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Full text of "Helvetius et Madame Pompadour, a propos du livre et de l'affaire "De l'esprit." D'apres des lettres inédites d'Helvetius et du pere Plesse, 1758-1761"

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Jusselin,  Kiaurice 

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Helvetius  et  I-Sadame 

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Pompadour 

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EXTRAIT 

DE 

La  Révolution  dans  la  Sarthe 
et  les  départements  voisins 

Tome  VIII,  fascicule  1,  Janvier-Mars  1913. 


MAUKICK   JUSSELIN 

Ahcuiviste  d'ëure-et  Loir 


HELVETIUS 

ET 

MADAME  DE  POMFADOUR 


'  '  *'  PROPOS  DU   LIVRE  ET  DE  L'AFFAIRE 


iï 


DE   L'ESPRIT  » 


{D'après  des  lettres  inédites  d'JIelvetius  et  du  Père  Plesse) 
1758-1761 


LE     MANS 
ASSOCJATION  OUVIllÈRE  DE  L'IMPRIMERIE  DROUIN 

r,  —    RIK  DU  PORC-fiPIG  -    5 

TOUS      TJROITS      RRSERTTÉa 


HELVETILS    ET    MADAME    IJE    l'OMl'ADOllt 


■JHBlUmKliURI-JSiwi    .„  .  .■«^•^&i?fSSfe,*i'it#^ 


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I.     —     POMTIIMT    |l'l!i;i.VKTMS 
Oravii  chci;  Aiiffusle  dn  Saint  Aiiliin,  iTapirs  Lniiii  \litliol  \  anio 


HELVETÏÏIS  ET  MADAME  DE  POMPADOUR 


/.v'    A^ROPOS  DU  LIVRE  ET  DE  L'AFFAIRE 

\  /''/vi)E  L'ESPRIT  » 

{D' aprhï'àesjmtrcs  inédites  d'Helvetius  et  du  Père  P/e.fse) 
1758  - 1761 


La  vie  de  Claude-Adrien  Ilelvetius  (1713-1771  ),  fils  du  mé- 
decin de  Marie  Leczinska,  fermier  général  de  1738  à  17ol; 
maître  d'hôtel  de  la  reine  (1749-1759),  auteur  du  célèbre 
livre  JJe  l'Esprit,  condamné  par  l'Eglise  et  le  Parlement,  du 
livre  Z)m  Bonheur  ei  du  Traité  de  i'IIomme,œnvTes  Tposlhu- 
mes(1772),  est  l'une  des  plus  curieuses  qu'il  soit  possible 
d'étudier  parce  que  la  nature  et  la  destinée  firent  de  cet 
homme  l'un  des  êtres  les  plus  complets  que  l'on  puisse 
concevoir  au  moment  même  où  L'eftbrt  accumulé  de  plu- 
sieurs siècles  créait  une  civilisation  qui  s'impose  à  notre 
admiration  et  à  l'époque  où  vécurent  des  hommes  d'un 
génie  souverain  dont  la  pensée  inspira  celle  de  nos  pères  et 
domine  encore  la  nôtre,  même  à  notre  insu.  Les  histo- 
riens de  la  Révolution  placent  li'ailleurs  Helvctius  parmi 
les  morts  illustres  qui  gouvernaient  les  vivants  en  1789  (1) 

(t)  A.  Aulard,  Hist.  politique  de  la  Révolution  française, 
Paris,  4901,  gr.  in  8,  page  3. 

1 


0  HELVETILS    ET    MADAME    DE    POMPADOUK 

et  M.  Bruneticre  reconnaît  que  «  dans  la  formation  de 
l'esprit  de  nos  démocraties  autoritaires  ni  Voltaire,  ni 
Rousseau,  ni  Montesquieu,  ni  Diderot,  n'ont  exercé  d'in- 
fluence comparable  à  celle  d'Hclvetius  (li.  » 

Hclvetius  (2)  était  venu  au  monde  en  janvier  ITlii,  au 

(I)  Sur  les  chemins  de  la  croyance.  1905.  p.  "!). 

(i)  Sur  Helvetius,  consukcr  les  ouvrages  suivants  :  l^anson  ((jiislave), 
ManU'^t  bihlinf/raphique  de  la  littérature  française  moderne,  III. 
/Jia;-/j«i<j'me5iéc/e,Pan's,101l,in-8o.  p.81-4-SlU,iioll  -2G0.— 112S2:  — 
Keim  (.Xl'ngrt),  Helretijis,  sa  vie  et  sou  œuvre  d'après  ses  ouvrarfes, 
des  écrits  divers  et  des  documents  inédits,  l'aris  1907,  in-8"  ;  — 
Keim  (Alhert),  Notes  de  Li  main  d'Helve'ius.  publiées  d'ap'és  un 
manuscrit  inédit,  aven  une  introduction  et  des  commentaires, 
Paris,  1907,  in-S»  (un  fac-similé  de  l'écriture  d'Hclvetius)  ;  Keim 
(.\il)ert),  llalvelius  (Collection  îles  plus  belles  pages,  publiée  par  le 
Mercure  à  e  France.).  Paris.   1909,  int6  fportrait  dllelvetius  d'après 

^'anlDigitiz^'by  thé' Internet  Afetiivfe  te^t^^ei  intro- 

ductioi^V  '  >■  '  i  i  'I  1  .  -^  .  ;\  -Il  ;  ^  'i  portraits  (Helve- 
tius daiulpi  2009.  WithfUWdiPig  trOm  i  Hclvetius.  p.  112. 
Madame  llclyiyi  .-^  1  r  iv~  niu  iMiii  iinv  le  la  collection  Alfred 
Dutens,  p.  G7UfllVQrSltyi.0t.iOltaVUa  .1.).  Le  bon  Helvetius  et 
l'affaire  de  l'esprit  (avec  dnrumçnls  inédits),  ilans  la  Revue  hebdo- 
muiaire.  18^  année,  n»  24.  12  jiiinl909,  p.  180-211  (portrait  d'il  .Ive- 
lius  d'après  Van  I..00,  de  Mi"'  Hclvetius  i'igée,  d'après  \\n  pastel  appar- 
tenant à  M.  le  marquis  de  Mun.  photogravure  du  cliiUean  de  Von-)  ; 
—  Houjon  (Henry),  llelvelius,  dans  Ilisioria.  n"  25.  du  0  décembre 
1910,  p.  10-17  (portrait  d'Hclvetius  d'après  Van-Loo).  —  Michel 
(André),  Les  bustes  d'/Jelnelius  et  de  Males/ierhes  au  mus/'e  du 
Louvre,  dans  les  musé's  de  France,  l.  Il,  1912.  n'  3,  p.  41-42, 
(planche  XllI,  buste  d'Helvelins  fait  post  mortem,  en  1772,  pour  ma- 
dame Helvetius. par  J.  J.  Caffieri.  ciiché  Braun,  pliototypic  Longuet)  ; 
Michel  i.'Vndré),  Les  accroissements  dndé/iartemen/  des  sculptures... 
au  .Mustk  du  Louvre,  dans  la  dacetle  des  licaitx-Arts,  1912,  p. 
:in8.3in  ^-eproduclion  du  buste  d'ifolvétjus  par  Cafliori.  p.  308)  ;  — 
Voir  aussi  :  .loannis  Guigaril,  Imiiculeur  du  .Mercure  de  France 
(Paris  18fi9,  in-8).  p.  70  et  DevillH  (Etienne),  Index  du  Mercure  de 
France,  1072  is:i3,  Paris,  !9I0,  in-1",  p.  110  (indication  des  por- 
traits d'Helvelins  par  L.  .M.  Van-Loo  nu  salon  de  1753  ;  —  gravé  par 
Saint-Aubin —  peint  par  Garnerey,  d'après  Van-Loo,  gravé  par.Mlix) 
et.  pour  l'ensemble  dos  portraits  :  Iluplessis  (Georges)  et  Hial 
(Georges),  Catalogue  de  la  coll.  des  portraits  français  et  étran- 
i/ers  consei-vi's  au  département  des  Fstamjyes  de  la  lîibliot/iéque 
nationale,  i.  l\,  Paris,  )si)9,  in-80,  n"2l09l  et  ss.  (23  numéros), 
p.  3S3-3Sti. 


http://www.archive.org/(details/helvetiusetma(damOOjussuoft 


A    PROPOS    DU    LIVRE    ET    DE    L  AFFAIRE    U    DE    L  ESPRIT    »  7 

temps  de  la  Régence,  la  même  année  que  Condillac,  c'est- 
à-dire  deux  ans  après  Diderot,  trois  après  Rousseau, 
quatre  après  Hume,  huit  après  Buffon,  vingt-et-un  ans 
après  Voltaire  et  vingt-six  après  Montesquieu.  D'Alem- 
l)crt  devait  naître  en  1717,  Bonnet  en  1720,  d'Holbach 
en  1723.  Le  roi  Louis  \IV,  le  métaphysicien  Malcbranche 
meurent  on  171i).  D'autre  part  la  vie  d'Helvetius  (jan- 
vier 1715,  décembre  1771)  coïncide  presque  avec  les 
années  de  règne  de  Louis  XV  (septembre  171u,  mai  1774). 
Tout  homme  désirant,  comme  le  voulut  Helvetius,  vivre 
ardemment  et  pénétrer  profondément  la  vie  de  son 
temps  devait  nécessairement  subir  l'influence  d'un  tel 
milieu.  Aussi  Helvetius,  qui  croyait  à  cette  influence, 
nous  apparaît-il  comme  l'un  des  plus  remarquables  re- 
présentants de  son  époque,  de  ce  xviii'  siècle  qui,  sous 
les  apparences  charmantes  de  la  joie  la  plus  frivole,  ca- 
chait le  désir  inquiet  de  résoudre  les  problèmes  sociaux 
dont  la  solution  immédiate  aurait  évité  le  grand  drame 
d'humanité  que  tous  les  bons  esprits  pressentaient. 

En  dehors  des  influences  étrangères,  Helvetius  trouvait 
en  lui-même  assez  d'éléments  pour  affirmer  sa  personna- 
lité. Descendant  d'une  famille  d'illustres  savants  et  de 
médecins  connus  par  leurs  bienfaits,  il  continuait  une 
tradition  de  travail  et  de  recherches,  de  savoir  pratique 
et  positif,  d'audace  intellectuelle  et  de  générosité.  Son 
physique  ne  le  cédait  en  rien  à  son  intelligence  et  à  son 
bon  cœur  et  lui  valut  les  hommages  les  plus  flatteurs  et 
les  succès  les  plus  enviables  (Planche  1). 

En  1738,  l'année  où  Montesquieu  publie  ses  Lettres 
Persanea,  Helvetius,  âgé  seulement  de  23  ans,  obtint 
une  place  de  fermier-général,  grâce  à  l'influence  de  son 
père  Jean-Claude-Adrien,  médecin  de  la  reine  Marie 
Leczinska  depuis  1728.  Ajoutant  à  son  charme  personnel 
le  pouvoir  infini  de  l'argent,  Helvetius  fut  l'un  des  hom- 
mes les  plus  en  vue  parmi    la  société   brillante  de   son 


8  IIELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPAJJOl  K 

temps  et  il  fut  l'hôle  désiré  des  salons  des  plus  grands 
noms  de  France  et  dos  somptueux  hôtels  des  maîtres  de 
l'argent,  de  ces  financiers  dont  les  de  Concourt  ont  si 
puissamment  fait  revivre  la  sérénité  superbe  (1).  Lejcunc 
fermier  général  fréquentait  alors  assidûment  les  coulisses 
des  théâtres  et  les  tripots  à  la  mode,  mais  on  se  ferait  de 
lui  une  idée  incomplète  et  fausse  si  on  le  considérait 
seulement  comme  un  libertin  dépensant  sans  compter 
d'énormes  revenus.  Ces  distractions  n'excluaient  pas  les 
goûts  les  plus  sérieux.  \u  collège  Louis-Ie-Crand,  sous 
la  direction  du  Père  Porée,  llelvelius  s'était  pénétré  de 
l'amour  des  lettres  et  un  désir  profond  de  gloire  le  pous- 
sait vers  la  littérature  et  vers  tous  ceux  qui  brillaient 
alors  dans  le  monde  savant  et  lettré.  Convive  assidu  aux 
soupers  philosophiques  du  Caveau.  Hclvctius  fréquentait 
aussi  très  régulièrement  les  salons  célèbres  où  se  réunissait 
l'élite  de  la  société  intellectuelle,  mais  il  aimait  passer 
inaperçu,  écoutant  beaucoup  et  parlant  peu,  se  rensei- 
gnant sur  les  mœurs  et  les  idées  nouvelles  et  fécondes 
qu'il  s'assimilait.  Les  relations  très  amicales  qu'il  entre- 
tenait avec  Bufl'on,  Montesquieu,  Voltaire  et  le  vieux 
Fontenclle,  alors  l'une  des  forces  de  la  pensée  française, 
eurent  sur  lui  la  plus  heureuse  influence  ;  mais  les  visites 
qu'il  rendait  à  ces  grands  esprits  ne  furent  bientôt  plus 
l'hommage  d'un  élève  à  ses  maîtres,  mais  le  besoin  mu- 
tuel d'hommes  qui  savaient  s'apprécier.  C'est  qu'en  effet  la 
valeur  personnelle  d'Ilelvetius  ne  larda  pas  ?i  s'affirmer  et 
sa  pensée  se  révèle  déjà  fortement  et  [)resquc  définitive- 
ment constituée,  avec  toute  sa  profondeur  et  son  origina- 
lité, dans  une  lettre  écrite,  en  1748,  à  Montesquieu,  au 
sujet  du  manuscrit  de  ['Esprit  ih.t  lois  que  celui-ci  lui 
avait  communique  avant  rlc  l'envoyer  à  l'impression  (2). 

(1)  Goncoiii-l  (!•;.  el  J.  île),  Madame  de  Pomptidnnr,  Paris,  1888, 
in-i",  i>.  4. 

(2)  Cr.  Keiin  (Albert),  Ih.lvetius,  sa  vie  et  ses  œuvres,  p.  ITii  et  ss. 


A    l'UOl'OS    nu    LlVUli    lîT    DE    l'aFFAIIIB    U    DE    l'eSPUIT    »         9 

Abandonnant  dans  leurs  cartons  quelques  essais  poé- 
tiques dont  il  avait  soumis  les  éhauches  à  Voltaire,  Hel- 
vctius  s'orientait  progressivement  vers  les  conceptions 
politiques  et  sentait  que  la  nécessité  de  créer  une  œuvre 
utile  au  bien  pul)lic  s'imposait  à  sa  conscience;  mais  il 
fallait  d  ajjord  organiser  délinilivement  sa  vie.  Il  acheta, 
en  1749,  la  charge  de  mailre  d'hôtel  de  la  reine  qui, 
sans  exiger  beaucoup  de  service,  lui  laissait  l'emploi  de 
son  temps  et  augmentait  son  crédit  et  ses  relations,  c'est- 
à-dire,  pour  sa  pensée,  ses  sujets  d'observations.  Deux 
ans  après,  à  3G  ans,  le  17  août  17i>l,  il  épousa  AHne-Ca- 
therine  de  Ligniville  d'Autricourt,  cousine  du  duc  de 
Choiseul,  appartenant  à  une  famille  de  la  plus  haute  no- 
blesse de  Lorraine,  mais  assez  dépourvue  de  fortune  (1). 
Cette  jeune  femme,  élevée  dans  le  salon  très  littéraire  de 
sa  tante.  M""  de  Grafigny  (2)  où  on  lui  donnait  le  sur- 
nom familier  de  «  Minette  »,  unissait  la  plus  grande  dis- 
tinction du  creur  et  de  l'esprit  à  une  beauté  rare  iPl.  II) 
mais  toujours  modeste  malgré  les  hommages  qu'on  lui 
prodiguait.  Son  âge,  32  ans,  excluait  toute  frivolité,  et  très 
dignement  elle  joignit  sa  destinée  à  celle  d'un  homme 
qui  l'épousait  par  affection  et  qu'elle  était  tout  à  fait  ca- 
pable de  comprendre,  d'estimer  et  de  rendre  heureux.  Peu 
après,  Hcivetius  vendit  sa  charge  de  fermier  général  et, 
soit  à  la  campagne,  dans  ses  domaines  de  Voré  (3)  et  de 
Lumigny  (4),  soit  à  Paris,  en  son  hôtel  de  la   rue  Saint- 


(1)  Cf.  p.  6,  note  i  et  Gnillois  (.\ntoine),  Le  falon  de  Madame 
Helvetitis,  Paris,  189-»,  in- 18  (porlrait  de  Madame  Helvetius  d'après 
la  nniniatiire  de  la  colleclion  .Ml'red  l)ii(cns). 

(2)  Sur  Madame  de  Grafigny,  cf.  .Noël  (G.),  ffne  «  primitive  » 
oubliée  de  l'école  des  cœurs  sensibles.  Madame  de  Grafigny  (1695- 
17.^8),  Paris.  Pion,  lOKJ,  in-8o. 

(1^)  Chàleau,  commune  de  Rémalard,  ch.  1.  de  canton,  arr.  Mor- 
lapne,  Orne. 

(4)  Commune  du  canton  dn  Un*iy,  arr.  Coulommier.'î,  Seinp-et- 
Marne. 


10  HELVETILS    ET    MADAME    DE    POMPADOLR 

Anne,  il  continua,  parmi  les  hommes  et  les  livres,  la 
«  chasse  aux  idées  >  en  vue  du  grand  ouvrage  politique 
qu'il  portait  en  lui.  Tous  les  mardis,  à  Paris,  les  esprits 
indépendants  se  pressaient  dans  son  salon  célèbre,  et 
lui-même  avait  à  cœur  d'aller  au  devant  des  gens  de 
mérite,  de  les  découvrir  et  de  les  aider  avec  la  plus  par- 
faite délicatesse,  si  bien  que  cette  exceptionnelle  généro- 
sité de  la  part  d'un  homme  aussi  utilitaire  nous  permet 
d'entrevoir  la  possibilité  d'un  humanitarisme  aussi  pur 
dans  l'essor  de  l'intelligence  que  dans  les  élans  spontanés 
de  la  sensibilité. 

Ilelvetius  travaille  et  l'heure  qu'il  a  choisie  pour  s'im- 
poser cet  effort  est  pour  l'évolution  de  la  pensée  fran- 
çaise un  moment  décisif.  La  lutte  contre  les  idées  et  les 
institutions  tradiliojmelles  est  engagée  de  tous  côtés, 
tandis  qu'à  l'extérieur  la  nation  subit  des  défaites  et  des 
traités  de  paix  désastreux  et  qu'à  l'intérieur  l'Eglise  et  le 
Parlement  se  débattent  dans  des  querelles  acharnées  à 
propos  de  la  constitution  Unigenitus,  en  face  du  pouvoir 
royal  indifférent  ou  capricieux  et  sous  les  yeux  des  Jé- 
suites qui  dirigent  tout  mais  seront  bientôt  vaincus  eux- 
mêmes.  Pendant  ce  temps  La  Metlrie  publie  son  Histoire 
naturelle  de  l'dme  (174u)  ;  l'abbé  de  Gondillac  son  Essai 
sur  l  origine  des  connaissances  humaines  (174G)  ;  Mon- 
tesquieu son  Esprit  des  Lois  (1748)  ;  Diderot  sa  Lettre 
sur  les  aveugles  (1749)  ;  Voltaire  son  Siècle  de 
Louis  XIV  (17ijl)  et  VEncgclopédie  commence  à  pa- 
raître (1751),  bientôt  suivie  des  premiers  traités  écono- 
miques de  Quesnay  (17;)r)),  médecin  de  M"'"  de  Pompa- 
dour  depuis  1749  et  créateur  du  système  physiocratique. 
Dans  l'ombre  enfin,  insaisissable,  mais  d'autant  plus 
formidable,  la  Franc-Maçonnerie  se  répand  malgré  les 
anathèmes  de  Clément  Xll  (Bulle  In  r/ni/icnti  iiposlola- 
tus  spécula,  24  avril  17;W)  et  de  Benoit  \.IV  (Bulle  Pro- 
ridas  Homnnorum  /'nu/i/iru/n,  li)  juin  •17i'tl  )  et   les  or- 


A    l'HIll'OS    I)t    LlVHlî    ET    Dli    l'aFKAIBE    «    DE    l" ESPRIT    ))  11 

doniiances  du  lieutenant  gcncMul  de  police  (14  sept.  1738). 
Toutes  les  classes  de  la  société  se  coudoient  fraternelle- 
ment dans  les  F.ogcs  et  mettent  on  pratique  les  principes 
d'égalité  fornnilés  dans  les  livres.  La  réalisation  des  idées 
insensiblement  se  prépare.  On  compte  à  Paris  une  tren- 
taine de  Loges  en  17i>0,  il  y  en  aura  le  double  dix  ans 
après  et  plus  de  cent  en  1770.  Helvctius  lui-même  est 
franc-maçon  (1). 

L'ancien  fermier  général,  le  maître-d'hôtel  de  la  Reine, 
met  donc  utilement  à  profit  les  loisirs  de  sa  retraite 
voulue  et  le  manuscrit  de  son  livre  s'achève  au  début  de 
l'année  17^58.  L'auteur  a  43  ans.  Lorsque  La  Mcttrie,  dans 
son  Antisenèque  ou  Discours  sur  le  bonheur,  assure 
qu'  «  avoir  tout  à  souhait,  heureuse  organisation,  beauté, 
esprit,  grâces,  talons,  honneurs,  richesses,  santé,  plaisir, 
gloire,  tel  est  le  bonheur  réel  et  parfait  »,  il  semble  qu'il 
ait  songé  à  la  destinée  de  son  contemporain  Helvetius, 
exceptionnellement  heureux  jusqu'au  jour  de  lapparition 
de  son  premier  ouvrage  qui,  dit  Charles  Collé,  devait 
causer  «  une  peine  cruelle  à  son  auteur  d. 

Le  livre  De  l  Esprit  fut  mis  en  vente  à  Paris,  chez 
Durand,  libraire,  rue  du  Foin,  dès  le  milieu  du  mois  de 
juillet  17îi8  (2),  mais  Helvctius  en  avait  distribué  à  ses 
amis  de  nombreux  exemplaires  depuis  le  mois  de  juin. 
L'édition  princeps  est  un  in-4"  de  643  pages,  ne  portant 
aucun  nom  d'auteur,  mais  tout  le  monde  savait  déjà 
qu'Helvelius  avait  écrit  l'ouvrage.  Le  «  Privilège  du  Roi  » 
était  daté  du  12  mai  et  l'approbation  de  Jean-Pierre  Tcrcier, 
censeur  de  la  Librairie,  du  27  mai.  L'auteur,  qui  ne  se 
faisait  guère  d'illusion  sur  le  trouble  dans  lequel  la  lecture 
de    son  livre  ne    manquerait    pas   de  plonger  certains 


(1)  Cf.  Boni  {S).  La  Franc-maçonnerie  en  Fm«ce,t.I  (1908),  p.  385. 

(2)  Journal  de  Barbier.  Cf.  .V.  Kcim,  op.  cit.,  p.  i'29. 


12  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOUR 

esprits,  pouvait  croire  que  l'ouvrage,  ainsi  revêtu  de 
toutes  les  garanties  légales,  serait  à  l'abri  des  poursuites 
et  des  représailles  possibles.  Il  n'en  fut  rien.  Dès  les 
premiers  jours  d'août  une  grande  partie  de  la  société  du 
temps  se  déclarait  scandalisée  à  la  lecture  du  livre  De 
l'Esprit  et  tous  les  pouvoirs  étaient  ligués  contre  la 
pensée  de  l'auteur.  Les  sanctions  de  l'autorité  civile  et  de 
l'autorité  ecclésiastique  se  succédèrent  : 

Le  10  août  1758,  un  arrêt  du  Conseil  d'Etat  révoque 
les  «  Lettres  de  privilège  obtenues  au  Grand  sceau  «  le 
12  mai  précédent  ; 

Le  1"  septembre  17b8,  l'ouvrage  est  déféré  à  la  Fa- 
culté de  Théologie  ; 

Le  22  novembre  1758,  un  mandement  de  l'archevêque 
de  Paris,  Christophe  de  Beaumont,  condamne  le  livre  ; 

Le  23  janvier  1759,  l'écrit  est  déféré  au  Parlement  et 
après  le  réquisitoire  de  l'avocat-général,  Omer  Joly  de 
Fleury,  des  commissaires  sont  désignés  pour  l'exa- 
miner ; 

Le  31  janvier  1759,  après  examen  par  des  théologiens 
et  jugement  des  cardinaux  inquisiteurs  généraux  (11  jan- 
vier), un  bref  du  pape  Clément  XIII  porte  condamnation 
et  prohibition  du  livre  ; 

Le  G  février  1759,  un  arrêt  du  Parlement  porte  con- 
damnation du  livre  de  V Esprit  ; 

Le  10  février  1759,  le  livre  De  l'Esprit  est  lacéré  et 
brûlé  au  pied  du  grand  escalier  du  Palais. 

Le  9  avril  1739,  il  est  l'objet  de  la  censure  de  la  Fa- 
culté de  Théologie  de  Paris. 

Tout  pouvoir  hésitant  aime  à  trouver  des  coupables. 
Or,  en  1758,  l'éncrvemcnt  de  tous  les  pouvoirs  était  à 
son  comble.  L'état  de  l'esprit  [)ublic  ne  révélait  pas  plus 
de  sérénité.  A  l'extérieur,  on  était  vaincu  partout,  à 
Rosbach  (1757),  à  Crevelt  (19  juin  1758),  et  nous  per- 
dions le  Canada  malgré  Montcalm  (capilulalion  de  Louis- 


A    PnOPOS    DU    LIVRE    ET    DE    l'aFPAIRE    <(    DE    l'eSPHIT     »         13 

bourg,  (27  juillet  i7ïi8).  Le  succès  du  duc  d'Aij^uillon  à 
Sainl-Cast  (4  sept.  \T6H),  ne  pouvait  faire  oublier  nos  dé- 
faites. A  l'intérieur,  Louis  XV  venait  de  prononcer  la 
disgrâce  du  Parlement  (IT.'JG)  et  l'attentat  de  Damiens 
(5  janvier  1757),  attribué  par  les  ennemis  des  «  philo- 
sophes »  à  «  l'introduction  dans  les  écrits  et  dans  les 
esprits  d'une  multitude  de  principes  qui  portaient  les 
sujets  à  la  désobéissance  et  à  la  rébellion  contre  les  sou- 
verains »,  avait  été  suivi  d'une  déclaration  royale  por- 
tant la  peine  de  mort  contre  les  auteurs,  éditeurs  et 
colporteurs  d'écrits  hostiles  ik  la  religion.  Après  tout  cela 
on  ne  peut  s'étonner  du  sort  subi  par  l'ouvrage  d'Hel- 
vetius  et  de  la  persécution  qui  l'atteint.  C'est  qu'en  fait 
«  le  livre  De  l'Esprit  est  bien,  avant  tout,  un  long  et  for- 
midable réquisitoire  contre  le  despotisme,  contre  la  cour 
elle  funeste  esprit  de  cour,  contre  les  crimes  et  les  abus 
engendrés  par  l'absolutisme  politique  ou  religieux  »  (1) 
et  lorsque  l'avocat  général  Orner  Joly  de  Fleury,  com- 
mençant son  réquisitoire  contre  Y  Esprit  devant  la  Cour 
de  Parlement,  toutes  les  Chambres  assemblées,  s'écriait  : 
I'  Messieurs,  la  Société,  l'Etat  et  la  Religion  se  présentent 
aujourd'hui  a^u  Tribunal  de  la  .Justice  pour  lui  porter 
leurs  plaintes  »,  ce  solennel  homme  de  robe  exprimait  la 
pensée  d'un  grand  nombre  de  ses  auditeurs,  persuadés, 
non  sans  raisons,  que  la  Société  du  temps,  l'Etat  monar- 
chique et  la  religion  catholique  étaient  dangereusement 
attaqués  dans  le  terrible  ouvrage  du  maître  d'hôtel  de  la 
reine. 

L'intention  d'Helvetius  était  de  rechercher  les  con- 
ditions du  bonheur  de  l'humanité,  mais  il  avait  re- 
marqué qu'on  ne  les  peut  entrevoir  sans  la  connaissance 
préalable  et  précise  de  l'homme  en  général.  Le  livre  De 
l'Esprit  est  donc  l'introduction    nécessaire  à  celte  socio- 

(t)  Cf.  Kcim  (.Mliert),  Ilciretiuf.  sn  vie  et  so7t  œuvre,  p.  233. 


14  HELVETILS    ET    MADAME    DE    POMPADOUU 

logie  qu'Helvctius  voulait  créer  et,  comme  l'a  fait  remar- 
quer Chaslellux,  il  est  postérieur  à  V Esprit  des  Lois 
dans  l'ordre  des  temps,  mais  le  précède  immédiatement 
dans  l'ordre  des  idées.  Les  contemporains  qui  se  sont 
acharnés  à  mettre  l'ouvrage  à  l'index  ne  l'ont  point 
approfondi,  ne  l'ont  quelquefois  pas  lu.  Ils  ont  parcouru 
les  premières  pages  ou  l'ont  condamné  d'après  des 
extraits  groupés  tendancieusement,  .\ussi,  désirant  seule- 
ment faire  connaître  le  rôle  des  contemporains  dans  la 
destinée  du  livre  Z>e /'/i.v/J/vV,  nous  aurons  uniquement 
égard  ici  à  la  façon  dont  ils  ont  compris  l'ouvrage  et 
nous  ne  recommencerons  pas  une  étude  exacte  que 
d'autres  ont  définitivement  faite.  Ilelvetius  veut  persua- 
der à  ses  lecteurs  qu'en  utilisant  judicieusement  les  ten- 
dances fondamentales  de  l'homme,  en  dirigeant  l'amour 
propre  et  les  passions  à  l'utilité  commune  et  au  bien 
public,  en  éduquant  l'égoïsme,  en  considérant  l'intérêt 
personnel  comme  un  moyen  et  non  comme  une  fin,  en 
harmonisant  proportionnellement  à  chaque  être  hiunain 
les  besoins  qu'exige  la  nature,  on  peut  réaliser  le  bon- 
heur de  la  société  ;  mais  de  tout  son  livre  ressort  cette 
affirmation  qu'à  celte  harmonie  vers  laquelle  l'humanité 
entière  se  sent  attirée  s'opposent  deux  forces  séculaires  : 
1  Eglise  et  la  Monarchie  absolue.  Toutes  les  autres  affir- 
mations, quelque  déconcertantes  fussent-elles,  auraient 
été  pardonnées,  mais  celles  là  ne  ])Ouvaient  l'être,  puisque 
Inus  les  pouvoirs.  Eglise  et  Roi, étaient  atteints,  tous  ceux 
qui,  eux  aussi, avaient  la  prétention  d'exister  pour  con- 
duire les  hommes  à  ce  bonheur  cherché  par  Helvetiiis. 
Voilà  la  cause  de  toute  la  haine  contre  Hclvetius  et  de 
ces  terribles  débals  que  l'on  nomme  l'u  Affaire  de  l'Es- 
prit /).  Et  ce  qui  montre  bien  que  la  pensée  française  est 
à  une  heure  décisive,  c'est  que,  pour  la  majorité  des 
esprits,  il  faudra  «  parier  »,  être  pour  ou  contre  le  Livre, 
être  en  un  mot  du  côté  de  ceux  ipii  pri'parcnt  la  llévolu- 


A  PROPOS  nu  Livniî  et  de  L'ArPAinE  «  de  l'espiut   0       15 

tion,  ou  du  côté  de  ceux  qui  cornl).itlent  les  «  philoso- 
plies  ».  Il  élait  d'ailleurs  facile  de  se  faire  une  opinion, 
car,  en  la  ciiconslance,  les  idées  directrices  du  parti 
d'opi)Osition  étaient  nettement  exprimées  ;  on  les  connaît 
par  le  texte  des  condamnations  portées  contre  VEspril. 
Dans  son  mandement  du  22  novembre  17îj8,  l'archevè- 
quc  de  Paris,  Gliristoplie  de  Beaumont,  déclare  que 
«  ce  Livre  sélèvc  avec  hauteur  contre  toute  la  science 
de  Dieu  (1).  Il  reproche  à  l'auteur  de  ne  pas  saisir  la 
différence  infinie  qui  existe  entre  la  tolérance  ecclésias- 
tique et  la  tolérance  civile  (2)  et  de  professer  une  indif- 
férence extrême  è  l'égard  de  toute  religion  et  lui  rap- 
pelle «  que  le  fond  de  toute  législation  vraicment  salu- 
taire au  public  et  aux  particuliers,  estdanscc  divin  Livre 
qui  contient  le  Testament  de  J.-C,  l'expression  de  ses 
volontés,  le  corps  de  ses  lois  et  le  gage  de  ses  pro- 
messes ».  Plus  intransigeante  encore  que  l'archevêque,  la 
Faculté  de  Théologie,  dans  sa  censure  du  9  avril  1759, 
affirmait  qu'en  toutes  ces  questions  il  ne  fallait  pas  se 
laisser  «  emporter  à  tous  les  vents  des  opinions  liumai- 
nes  »,  mais  s'en  remettre  à  l'Eglise  :  «  il  suffit  de 
sçavoir  si  elle  a  parlé,  parce  que  quand  elle  a  parlé  (c'est 
définitif),  les  recherches  sont  inutiles,  la  résistance  est 
une  folie  et  le  doute  seul  est  un  crime  (3)./>e  (]ua  proinde 
hoc  uninn  sciscitandum  eut,  utrum  locuta  si/,  necne  ; 
quia  ubi  locuta  sernel  est,  pliira  inquirere  supevfluuin, 
nefas  du/ufarc,  .stu/tiim  repugiiare  (4).  »  Ces  diverses 
condamnations  émanées  du  pouvoir  ecclésiastique  dé- 
nonçaient aussi  les  atteintes  portées  par  le  livre  De  l'Es- 
prit à  l'autorité  royale;  quant  aux  défenseurs  immédiats 
du  pouvoir  monarchi(iue  et  en  particulier  l'avocat  gé- 
néral au  Parlement,  Omor  .Tol\  de  Flcnry.  ils  invoquaient 

(1)  Mandement,  page'.». 

(2)  Ibidem,  p.  9. 

(3-4)  Censure,  ]).  2."),  loxte  IVanr;\is  el  latin. 


16  HELVETIUS    lîT    MADAME    I)E    l'OMPADOLU 

pour  proscrire  l'ouvrage  les  princiijcs  religieux  du 
droit  divin  des  rois  et  citaient  les  psaumes,  le  livre  des 
Rois,  Saint-Paul  et  Terlulllen.  D'autre  part,  les  Jésuites 
fo;nen talent  dans  la  société  civile  une  terrible  exaspéra- 
tion contre  le  maître  d'hôtel  de  la  Reine.  L'  «  A/J'airi;  de 
l'Esprit  »  prenait  une  allure  Ihéologique.  Tous  ceux  qui 
n'acceptaient  pas  la  soumission  absolue  exigée  par 
l'Eglise  au  nom  des  grands  principes  étaient  pour  Hel- 
vetius  et  tous  les  défenseurs  du  parti  contraire  les  consi- 
déraient bien  sincèrement  comme  des  êtres  néfastes  et 
dangereux,  mettant  en  péril  la  Société,  l'Etat  et  la  Re- 
ligion. Les  passions  humaines  étaient  déchaînées  autour 
de  la  pensée  de  l'auteur  du  livre  De  l'Esprit, 

Deux  années  et  demie  plus  tard,  dans  une  lettre  à 
M.  -Moulloi^  (17G2,  1(5  févriei'i  Jean-Jacques  Rousseau 
s'étonne  de  voir  l'auteur  du  livre  De  l'Esprit  vivre  «  en 
paix  dans  sa  Patrie  »  et,  lorsque  nous  songeons  aux 
termes  de  la  déclaration  royale  de  1757  portant  la  peine 
de  mort  contre  les  auteurs  d'écrits  hostiles  à  la  religion, 
nous  éprouvons  le  même  sentiment  que  Rousseau.  Sans 
doute,  les  historiens  d'Helvetius  invoquaient,  avec  raison, 
pour  expliquer  la  fin  de  la  persécution,  la  haute  situa- 
tion de  l'auteur,  les  concessions  qu'il  fit  sous  forme  de 
rétractations,  l'influence  de  son  parent  le  duc  de  Choi- 
seul,  successeur  du  cardinal  de  Bcrnis,  et  les  démarches 
faites  par  sa  mère  auprès  de  la  Reine  qui  estimait  la 
femme  de  son  ancien  médecin  ;  mais  en  nous  rappelant 
la  puissance  et  l'acharnement  de  ses  détracteurs,  nous 
étions  en  droit  de  supposer  qu'IIelvetius  avait  eu  besoin 
d'un  plus  puissant  appui.  Des  lettres  inédites  d'Helvetius, 
conservées  à  la  Bibliothèque  de  Chartres  et  ignorées 
jusqu'à  ce  jour  de  tous  les  historiens,  nous  ap|irenncnt 
que  ce  mystérieux  protecteur  fut  Madame  de  Pompadour 
et  éclaircissenl  cette  complexe  «  AlTairc  de  l'Esprit  ». 


A  l'iioi'Ds  nu  r.ivui',  ht  dk  l'aikaihiî  «   de  l'espmit    '       17 

Ces  lettres,  au  nombre  de  sept,  sont  reliées  à  la  fin 
d'un  recueil  in-quarto  (1),  couvert  en  veau,  portant  au  dos 
le  titre  :  Pièces  sur  lu  livhiî  de  l'Esphit,  et  sur  le  plat  inté- 
rieur un  ex  Ubria  (PI.  III,  2)  sous  lequel  on  lit,  sur  une 
banderole:  Ex  unitisCoLLiN  (2).  Les  armoiries  sont  repré- 
sentées par  un  écu  ovale  sommé  d'une  couronne  de 
comte,  avec  en  pointe  la  croix  de  l'Ordre  de  Saint  Louis. 
L'écusson  ne  montre  qu'une  couleur,  l'azur  du  cliamp 
du  chef,  et  il  s'agit  plus  ou  moins  d'une  armoirie  emblé- 
matique. En  y  mettant  les  couleurs,  on  peut  lire  cette 
armoirie  :  de  gueules  à  trois  étoiles  d'argent,  au  coq 
hardi  d'or  tectjué,crèté  et  memln'é  d'argent  mis  en  cteur, 
au  chef  cousu  d'nzur,  chargé  d'un  lion  léopardé  d'or.  On 
peut  lire  aussi  :  De  gueules  au  coq...  accompagné  de  trois 
étoiles  2  et  1. 

La  première  partie  du  recueil  est  composée  des  pièces 
imprimées  concernant  1'  «  Affaire  de  l'Esprit  »  (3)  ;  la 
seconde  partie  est  manuscrite. 

(1)  Bibliotfièque  de  Chartres,  n»  18.019,  armoire  20,  rayon  D. 

(2)  Hauteur,  5  cm.  3,  largeur,  i  cm.  9. 

(3)  l"  «  .\iTest  flù  Conseil  d'Etat  du  roi,  rendu  au  sujet  du  privi- 
lège ci-devant  accordé  pour  l'impression  de  l'ouvrage  intitulé,  de 
l'Esprit. On  40  août  IT.oS  •.  Paris, imprimerie  roj-ale.  1758,  2  p.  in-i"; 

2«  «  Mandement  de  monseigneur  IWrchevêque  de  Paris,  portant 
condamnation  d'un  livre  qui  a  pour  titre,  de  l'Esprit  (1758,  22  no- 
vembre, la  Hoque  en  Périgord)  >.  —  Paris,  G.  F.  Simon,  17iJ8, 
28  p.  in  4»  ; 

.3"  «  Dnmnatio  cl  prohibiiio  operis,  cui  titulus  :  De  l'Espril,  d 
Paris  c/ies  Durand,  in-i",  1758.  Com<iainnation  et  prohibition  d'un 
ouvrage  qui  a  pour  titre..»  Bref  de  Clément  .VIII.  Sainte-Marie-Ma- 
jeure, i7r)9,  31  janvier.  Texte  latin  et  français.  —  Rome,  imprimerie 
de  la  cbambre  apostolique,  17.')9,   i  p.  in-i»  ; 

■i»  «  Arrests  de  la  Cour  de  Parlement  portant  condamnation  de 
plusieurs  livres  et  autres  ouvrages  imprimés  ».  Arrêts  des  23  janvier 
et  (>  février  17.59.  —  Paris,  P.  (i.  Simon,  1759,  32  p.  in-4o  ; 

5»  t  Extraits  des  registres  du  Parlement  du  23  janvier  17.o9  ».  — 
Paris,  P.  G.  Simon,  32  p.  in-io. 

G"  I  Lettre  au  K.  P.*"'  [Bertfiier  Jesuitte,  note  de  Collin]  journa- 
liste de  Trévoux  »  —  S.  L.  iV.  1>,  8  p.  in-i». 


18  IIELVETllîS    ET    MADAME    DE    POMPAnOIJR 

Elle  renferme,  outre  les  sept  lettres  d'IIelvetius,  quatre 
copies  de  lettres  concernant  le  livre  De  l'Esprit,  une 
lettre  autographe  du  Père  Plesse  et  la  copie,  de  la  main 
de  CoUin,  dune  autre  lettre  de  ce  père  jésuite,  puis  deux 
copies  modernes  de  la  chanson  sur  Y  Esprit  commençant 
par  ces  mots  :  u  Admirez  cet  écrivain  là...  »  Toutes  ces 
lettres  sont  adressées  «  A  Monsieur,  Monsieur  Collin,  à 
Ihôtel  de  Pompadour,  à  Versailles  ».  C'est  donc  le  desti- 
nataire lui-même  qui  a  pris  soin  de  faire  relier  toutes  ces 
lettres  avec  les  pièces  imprimées  concernant  l'  «  Affaire 
de  l'Esprit  »  et  qui  a  collé  son  ex-libris  sur  le  plat  de  la 
couverture. 

Collin,  secrétaire  et  homme  d'affaires  de  Madame  de 
Pompadour  depuis  1748,  est  un  personnage  connu.  Bar- 
bier, dans  son  Journal  lihtnrlque  nous  apprend  com- 
ment Collin  parvint  à  cette  situation  de  toute  confiance  : 

«  On  compte  à  présent  à  Madame  de  Pompadour  cin- 
quante mille  écus  de  rente.  Elle  a  pris  pour  intendant  de 
toutes  ses  affaires,  depuis  un  mois,  M.  Collin.  C'est  un 
procureur  au  Chàtelet,  garçon  fort  aimable,  âgé  de  qua- 
rante ans,  qui,  par  hasard,  était  depuis  longtemps  pro- 
cureur des  père  et  mère  de  Madame  de  Pompadour,  c'est-à- 
dire  de  M.  et  madame  Poisson.  U  était  extrêmement  em- 
ployé et  considéré  dans  Paris.  Comme  Madame  de  Pom- 
padour a  beaucoup  de  confiance  en  lui,  elle  lui  a  demandé 

70  •  Delerininalio  sacrae  facnllalis  l'arisiensis  super  libro  cui 
tiliiliis,  de  l'Esprit.  Censure  de  la  l'acuKo  «le  Tlitiologie  lie  Paris, 
contre  le  livre  qui  a  pour  litre,  de  l'Esprit  ».  —  l'aris,  Jean-Bapliste 
(iarnier.  1759,  80  p.  in-io  ; 

S»  «  Indiculus  pro|)osilionum  extractarum  ex  libro  cui  litnlus  de 
l'Eaiirit.  A  l'aris.  cliez  Ouraml,  iil)raire.  rue  du  Foin,  M.  Diu;.  1.V11I. 
Oui  liber  delatus  est  ad  sacrain  facujtaleni  die  prima  niensis  seplein- 
bris  ojnsdem  anni  •.  Paris,  .lijanlînptiste  (iarnier,  KJ  p.  in-l»; 

9"  «  L'Kspril.  Cbanson  sur  Pair:  Ton  liumeur  est  Calhcraine  • 
["commençant  ainsi  :]  0  l'incomparable  livre  que  le  livre  i\o\' Esprit  ! 
[/•■rtr /.;  s(ieur)  Faverot,  no\.e  de  Collin,  rcnseigneuionl  inédit].  -- 
i'i  couplets.  S.  L.  N.  I).,  8  p.  in-t". 


A    l'UOl'OS    DU    LIVnE    F.l     DE    I,'AFFAri(F,    «     DE    L'EsiPUrT    -  19 

le  sacrifice  de  son  élal,  nvcc  toutes  les  grâces  possibles, 
en  lui  disant  qu'elle  s'était  adressée,  à  clle-inèuie,  toutes 
les  objections  qu'il  pouvait  lui  faire,  c'est-à-dire  sur  l'in- 
certitude de  la  durée  de  la  faveur  où  elle  est.  M.  Collin 
était  déjà  connu  directement  du  roi  pour  des  affaires  par- 
ticulières de  la  marquise  qui  s'étaient  traitées  à  Crécy,  ou 
dans  les  petits  appartements,  en  sa  présence.  Collin  a  de 
l'esi)rit,  parle  bien  et  est  aimable  de  ligure.  11  n'a  pas 
laissé  que  d'être  embarrassé  et  de  balancer  s'il  quitterait 
un  état  sûr  et  qui  ne  pouvait  qu'augmenter.  Mais,  d'un 
autre  coté,  la  manière  dont  cela  lui  a  été  proposé,  la  parole 
de  l'indemniser,  l'idée  d'une  fortune  brillante  si  cela  con- 
tinue, l'ont  déterminé  à  accepter,  et  il  a  vendu  sa  charge. 
On  verra  ce  que  cela  deviendra,  car  il  faut  convenir  que 
le  crédit  est  au  plus  haut  degré,  quoique  ménagé  avec 
esprit  et  prudence,  et  que  c'est  à  présent  la  porte  pour 
toutes  les  grâces  (1). 

«  Le  sieur  Collin,  qui  a  quitté  sa  charge  de  procureur 
pour  se  livrer  aux  affaires  do  madame  de  Pompadour,  a 
eu  quatre  ou  cinq  sous  d'intérêt  dans  les  sous-fermes, 
dont  madame  de  Pompadour  a  fait  les  fonds.  Voilà  un 
commencement  de  fortune  fort  honnête.  Il  est  logé  dans 
le  château  de  Versailles,  et  a  tous  les  agréments  possi- 
bles (2). 

«  Il  est  mort,  ces  jours-ci,  à  soixante  ans  environ,  un 
homme  rare  et  extraordinaire  dans  son  état,  M.  Potier, 
procureur  au  Châtclet,  dont  l'étude,  comme  procureur, 
était  ordinaire  ;  mais  c'était  un  homme  d'un  si  bon  sens  et 
si  consommé  dans  toutes  les  affaires  de  famille,  comme 

(1)  Barbier  (E.  .1.  V),  avocat  au  Parlement  de  y^vls.  Journal  histo- 
rif/ue  (inecdotiquà  du  règne  de  Louis  XV  public  par  A.  de  la  Ville- 
gille,  Paris,  in-So,  (.Soc.  de  Vf/isfoire  de  France),  t.  III  (1831),  p.  53, 
dér.embre  1748. 

(2)  /«ic/em,  flécembre  1749,  l.  III,  p.  lOfi. 


20  HKLVETIUS    ET    iLA.DAME    DE    l'OMl'ADOLH 

partages,  comptes,  etc.,  qu'il  avait  place,  avec  les  avocats, 
dans  tous  les  plus  grands  conseils  de  Paris,  princes,  ducs 
et  autres  grands  seigneurs,  comme  consultant.  Il  n'arri- 
vait rien,  dans  les  grandes  maisons,  qu'on  ne  consultât 
M.  Potier  :  c'était  l'homme  à  la  mode.  Il  laisse  un  fils 
unique  el quatre  cent  mille  livres  de  bien,  àce  qu'on  dit. 

<■  Si,  Collin  qui  s'est  attaché  à  madame  la  marquise  de 
Pompadour,  pour  être  à  la  tête  de  toutes  ses  affaires,  et 
qui  a  un  logement  dans  le  château  de  Versailles  et  dans 
l'appartement  ou  logement  de  madame  la  Marquise, n'avait 
pas  quitté  sa  charge  de  procureur  au  Ghâtelet,  il  aurait 
pu  espérer  de  remplacer  en  partie  et,  peu  à  peu,  M.  Potier, 
quoique  moins  habile  que  lui.  Mais  madame  de  Pompa- 
dour lui  ayant  fait  avoir  un  intérêt  considérable  dans 
plusieurs  sous-Fermes,  sa  fortune  sera  plus  rapide  et  plus 
grande  qu'avec  les  conseils  de  Paris  et  moins  pénible  (1)  ». 

Ces  quelques  lignes  de  Barbier  nous  donnent  une  assez 
haute  opinion  de  la  valeur  personnelle  de  Collin  et  nous 
permettent  de  croire  qu'il  ne  perdit  pas  trop  en  abandon- 
nant sa  charge  puisque  sa  nouvelle  situation  était  «  la 
porte  pour  toutes  les  grâces  ».  Madame  de  Pompadour 
n'oublia  jamais  les  intérêts  de  son  secrétaire-intendant. 
Outre  les  revenus  sur  les  fermes  quelle  lui  procura,  elle 
lui  donnait  G  000  livres  de  pension  et  lui  laissait  cette 
rente  par  son  testament  (2),  écrit  d'ailleurs  par  Collin 
lui-même,  le  i'ô  novembre  17u7  (3).  De  son  côté,  Collin 
était  pour  ses  amis  un  protecteur  précieux  (4).  Homme 
de  confiance  de  «  la  favorite  n,  très  estimé  du  Hoi,  il 
vivait  à   l'ombre  du  Pouvoir  et  savait   profiter  de  cette 


(1)  /iù/ew,  janvipi-  1750,  t.  III,  p.  II!)-I20.    • 

(2)  Cf.    Goncouit  (E.    et  J.  de).    Madame  de  Pompailour,  p.  64 
el  30(j. 

(3)  Madame  de  Pompadour  mourut  à  Versailles  le  13  avril  17(U. 
(-1)  Cf.  Marmonlel,  M -i moires  d'un  pére,[.  II.  (Paris,  1827,  in-8o), 

p.  3%. 


HKLVIiTlLS    lil     >UIIAMi;    l)i;    l'OMl'ADULU 


II.    —    l'ilinilAIT    l»K    M™"    IIKI.VKTIl  S 
D'après  une  minialiirc  de  la  colloclion   \lfrril  Diitcns 


iiKLVEiiis  i:r  Mvr)AMn:  di:  i-omi-adoi  it 


Tfl 


Orig,  :  0-075  xfl-O".      Cl.  Jitsselin. 
III.  —  EX  Minus  d'iIKI.VKTIIS  l'KllK 


Orig.  :  0-ori3  X  0"  049.      CI.  Jiissflin. 
IV.  —    EX  LIBRIS  DE  COLLIN 


K    l'HOl'OS    DU    LIVUK    ET    DE    l'aFFAIUE    »     DE    l'ESPHIT    »  21 

exceptionnelle  situation,  en  homme  d'affaires  qu'il  était, 
connaissant  suffisamment  la  vie  pour  ne  jamais  commettre 
la  moindre  maladresse. 

Et,  en  vérité,  dans  celte  «  Affaire  de  l'Esprit  »,  Helve- 
tius  ne  pouvait  avoir  un  protecteur  plus  puissant  et  plus 
averti  que  Madame  de  Pompadour,  la  grande  amie  de 
Voltaire  et  de  Marmonlel,  celle  qui,  pour  apprivoiser 
Rousseau,  faisait  représentera  Fontainebleau  et  à  Bellevue 
son  Devin  de  villarje  et  jouait  elle-même  sous  l'habit 
d'homme  de  Colin  (1).  Montesquieu  avait  été  son  obligé  le 
jour  où  elle  avait  fait  supprimer  le  livre  du  fermier  gé- 
néral Dupin  réfutant  VEsprii  des  Lois  et  Helvctius  allait 
bientôt  lui  devoir  la  même  gratitude,  Les  relations  de  la 
favorite  avec  les  philosophes  sont  d'ailleurs  fort  bien  con- 
nues (2).  Par  intérêt  et  par  goût,  la  maîtresse  de  Louis  XV 
s'efforçait  de  protéger  et  de  s'attacher  tous  ces  hommes 
qui,  comme  elle-même,  constituaient  en  face  delà  vieille 
Cour  et  de  l'Eglise  une  puissance  récente  et  hétérodoxe, 
venue  d'en  bas,  et  de  leur  côté  les  philosophes  acceptaient 
ces  avances,  souvent  par  sympathie  personnelle,  parfois 
aussi  avec  quelque  arrière- pensée  intéressée,  heureux 
qu'ils  étaient  d'approcher  ainsi  du  Pouvoir  et  de  s'assurer 
l'appui  de  Celle  qui  avait  su  devenir  «  l'amie  nécessaire  o 
du  Roi. 

Dès  le  mois  de  juin  17o8,de  nombreux  exemplaires  de 
V Esprit  étaient  répandus  dans  Paris  et  le  livre  commen- 
çait à  faire  «  un  bruit  du  diable  ».  Sans  attribuer  d'im- 

(1)  Colin  est  l'un  des  personnages  du  Devin  de  village. 

(2)  Cf.  Goncoiirl  (E.  et  J.  de).  Madame  de  Pompadour,  p.  132  et 
ss.;  Houstcin  {}i\.),Les  philosophes  et  la  Société  française  au  XVJII' 
siècle,  Paris,  1911,  in-16,  p.  83  et  ss.;  Bninelière  (Ferdinand),  Études 
sur  leXVIIh  siècle,  Paris.l9ll,inl6,  p.  293  et  ss.  ;  Uzanne  (Octave), 
Madame  de  Pompadour  intellectuelle,  comédienne  et  organisa- 
trice de  théâtre  intime;  son  influencesur  les  lettres  ;  ses  relations 
avec  les  littérateurs  de  son  temps,  dans  le  Mercure  de  France, 
t.  XCVI,  no  353,  4"  mars  1912,  p.  18-43. 

»  i 


-"i  HELVKTIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOLn 

portance  au  privilc-ge  du  loi  du  li  mai  et  à  l'approbation 
du  censeur  Tcrcier,  donné  le  27  mai,  M.  Salley,  inspec- 
teur de  la  Librairie,  signalait  aussitôt  la  «  singularité  n  de 
l'ouvrage  à  M.  de  Lamoignon  de  Malesherbes,  premier 
président  de  la  Cour  des  Aides  et  directeur  de  la  Librairie. 
Celui-ci  écrivit  aussitôt  à  Helvetius  qui  reçut  la  lettre  à 
Voré  le  jeudi  29  juin,  et  partit  le  vendredi  pour  Paris. 
Il  se  présenta  cbez  Malesbcrbes  le  samedi  1"  juillet,  et  ne 
l'ayant  pas  trouvé,  devait  revenir  le  mardi  ;  mais  le  4  juillet 
il  se  ravisa  et  préféra  protester  par  lettre,  de  ses  bonnes 
intentions.  L'auteur  de  V  Esprit  écrivait  au  directeur  de  la 
Librairie  :  «  Je  n'ay  été  animé  en  composant  mon  livre 
que  du  désir  d'être  utile  à  l'humanité  autant  qu'un  écri- 
vain peut  l'être.  Je  me  suis  défié  non  de  mes  intentions 
mais  de  mes  lumières.  Je  me  suis  en  conséquence  soumis 
à  la  censure,  et  ce  n'est  qu'après  avoir  été  sûr  de  l'appro- 
bation et  même  du  privilège  que  j'ay  fait  imprimer  mon 

livre 

»  Je  n'ay  établi  dans  mon  ouvrage  que  des  principes 
que  j'ay  cru  conformes  à  l'intérêt  public.  Je  respecte  trop 
la  religion  et  la  vertu  pour  avoir  eu  intention  de  rien  dire 
qui  b+essâr  l'une  ou  l'autre  Qui  que  ce  soit  que  vous 
chargiez  d'un  second  examen  peut  sur  cet  article  me 
juger  à  la  rigueur.  Je  luy  abandonne  entièrement  mon 

ouvrage »  (1). 

Malesherbes,  fort  ennuyé  de  cette  alfaire,  lit  mettre 
quelques  carions  au  livre  et  le  laissa  paraître.  Vers  le 
i;>  juillet  17;>8, le  publicput  acheter  chez  Durand,  libraire, 
rue  du  Foin,  ce  gros  in-quarto  broché  en  bleu.  L' «  .\ffaire 
de  ri']sprit  »  commence  et  déjà  les  Jésuites,  après  une 
courte  hésitation,  sont  prêts  à  agir. 

Saint-Lambert,  contemporain,  ami  intime  et  biographe 
dITclvclius  dit  à  propos  de  ces  événements  :   «  Lorsque 

(1)  lîiu-on  Angot  des  Rotours,  Le  bon  Helvetius  et  l'a /faire  de 
l'Esprit...,  p.  m. 


A.    PROPOS    DU    LIVRE    ET    DE    l'aKFAIUE    «     DE    l'BSPRIT    »          23 

cet  ouvrage  parut  à  Paris,  les  vrais  philosophes  l'estimè- 
rent, les  petits  moralistes  en  furent  jaloux,  les  gens  du 
monde,  en  allendanl  ([u'il  fût  jugé,  en  parlèrent  avec  dé- 
nigrement. Les  hypocrites  s'alarmèrent, et  avec  raison... 
Les  théologiens  préparèrent  un  plan  de  perséculion,  qu'ils 

firent   précéder  par  des  critiques La  haine  des  moli- 

nistes  et  des  jansénistes  était  alors  dans  la  plus  grande 
activité.  Ces  deux  partis  s'accusaient  réciproquement  de 
trahir  les  intérêts  de  la  religion  ;  et,  pour  sen  justifier, 
les  uns  et  les  autres  se  piquaient  d'un  grand  zèle  contre 
les  philosophes.  Les  jansénistes  avaient  plus  de  crédit 
dans  le  Parlement,  et  les  moiinistesà  Versailles.  Les  jan- 
sénistes voulaient  faire  brûler  l'auteur  du  livre,  et  les 
jésuites  voulaient  se  faire  honneur  à  la  Gourde  le  persé- 
cuter. 

«  Il  faut  leur  rendre  justice  :  plusieurs  d'entre  eux 
étaient  amis  de  M.  Helvetius,  autant  que  des  jésuites 
peuvent  être  amis.  Il  avait  ménagé  leur  ordre;  et  dans 
son  ouvrage,  où  il  se  moquait  de  tant  de  prédicateurs  et 
de  docteurs,  il  n'avait  pas  cité  un  seul  jésuite.  Ces  pères 
lui  en  savaient  gré  ;  et  d'abord  ils  parlèrent  de  son  livre 
avec  modération,  ils  lui  donnèrent  même  quelques 
éloges;  mais  les  jansénistes  s'étant  déclarés  les  persécu- 
teurs de  M.  Ilcivétius,  les  jésuites  prirent  bientôt  de 
l'émulation.  Le  gazetier  ecclésiastique  se  déchaînait 
contre  lui.  Bertier  ne  pouvait  plus  se  taire  avec  bien- 
séance. Enfin  le  Parlement  était  près  de  sévir;  les  jésuites 
furent  humiliés  de  n'avoir  point  encore  cabale. 

(i  L'un  d'eux  (1),  ami  depuis  20  ans  de  M.  Helvetius  (et 
cette  qualité  m'empêchera  de  le  nommer),  imagina  qu'il 
ferait  un  honneur  infini  à  lui  et  à  son  ordre,  s'il  pouvait 
faire  rétracter  un  philosophe.  Il  ourdit  une  intrigue 
contre  son  ami    et    son  bienfaiteur,    et    la  suivit  avec 

(1)  Le  P(>re  Plesse,  jésuite. 


Z'i:  HELVETILS    ET    MADAME    DE    l'OMPADOLK 

l'activilé  et  la  perfidie  afTcclueuse  d'un  prêtre  de  cour  »  (1). 

Saint  Lambert  est  sévère,  mais  nous  constaterons  qu'il 
est  bien  informé.  Il  a  fort  bien  compris  le  danger  de 
cette  rivalité  des  molinistes  et  des  jansénistes  et  il  a 
raison  de  penser  que  le  Père  Piesse,  ce  jésuite  qu'il  n'a 
pas  nommé,  n'a  i)as  hésité,  dans  l'intérêt  de  son  ordre 
et  par  prosélytisme  surtout,  à  oublier  l'aïuilié  qui  le  liait 
à  Ilelvelius.  Selon  l'expression  de  Saint-Lambert,  le  Père 
jésuite  parla  d'abord  du  livre  «  avec  modération  »,  puis 
ourdit  une  véritable  intrigue,  amusante  dans  ses  détails 
que  nous  feront  connaître  les  lettres  d'Helvétius  à  CoUin. 

Helvetius  avait  adressé  à  son  ami  le  Père  Piesse  le 
livre  de  l'Esprit  dès  le  mois  de  juin.  Nous  trouvons  dans 
notre  Recueil  une  précieuse  copie,  de  la  main  même  de 
GoUin,  de  la  lettre,  en  date  du  2  juillet  17îi8,  par  laquelle 
le  Père  jésuite  donne  à  Hclvétius  ses  premières  impres- 
sions sur  l'ouvrage.  Voici  le  texte  de  cette  lettre  qui  ne 
nous  paraît  pas  avoir  été  connue  : 

Coppie  par  moy  tirée  xiir  l'oriy'mal  d'une  lettre  du  P.  Plesses 
jesuitle  l'un  des  authcurs  du  Journiû  de  Trévoux  a  M.  Helvetius, 
dattee  du  2  juillet  17 5S. 

.Monsieur, 
J'ay  lu  tout  votre  ouvrage  :  vous  y  peignez  l'esprit  et  le  gi'nie 
en  homnFie  qui  en  a  toute  la  plénitude  :  s'il  y  en  avoit  une  sura- 
bondance pos.sible  à  l'humanité,  je  crois  qu'on  la  trouveroit  en 
volnî  livre.  Vous  en  avés  fait  en  mil  endroits  l'usage  le  plus 
hcuieux,  on  ne  saurait  trop  vous  en  tenir  compte;  mais  je  ne 
saurois  vous  le  dissimuler,  une  débauche  d'esprit  et  de  savoir 
vous  a  souvent  emporté  au  delà  du  bien  où  vous  tendiés.  .\vant 
que  de  lire  votre  ouvrage  qu'on  dévore,  j'en  élois  prévenu.  Les 
reproches  qu'on  vous  fait  m'éloiont  revenus  du  sein  du  plus 

(I)  .Mliort  Kciiii,    Helvetius    (linll.  il^s    plus    liolics  pn-os).  Paris. 

t;»u'.i,  in-io,  |..  :{02-;!0:{. 


A    raOPOS    DL    LIVHti    ET    DE    l'aI'IAIHE    <(     DE    l'eSPUIT     ■.  2îi 

grand  momie,  de  ce  monde  qiii,  quoyque  peu  scrupuleux, 
connoit  ceprndant  des  règles  que  les  plus  grands  auteurs  doivent 
le  pins  rcspccler  (ju.itid  ils  anibilionnent,  un  visant  à  rhutilit<^ 
piiljliquc,  la  plus  llateusc  universalité  des  sulFragas.  On  vous 
repioche  des  anecdotes,  des  iinag'fcs  et  des  peintures  voluptueuses 
qui  coulent  de  votre  plume  élégante  dans  vos  leçons  morales  et 
qui  dérogent  h  ces  transports  de  zèle  et  d'éloquence  dont  on  ne 
sauroit  trop  admirer  la  force  sublime  et  l'iieureuse  énergie. 

Quoique  vous  parties  de  la  religion  avec  respect  et  avec  estime, 
il  vous  échappe  des  traits  qui  la  blessent  :  en  mil  endroits  on  la 
croit  (1)  percée  (sic)  sous  des  livrées  étrangères  par  par  (sic)  l'art 
des  allusions  et  des  allégories  les  plus  sensibles. 

Je  ne  vous  parle  point  du  fond  de  l'ouvrage:  sous  les  auspices 
de  l'amitié  la  plus  tendre  et  de  la  plus  haute  estime  j'espère  en 
disserter  avec  assés  d'égards  pour  pouvoir,  sans  vous  déplaire, 
m'acquitter  envers  le  public  judicieux  de  ce  qu'il  attend.  Je  serai 
toujours  plus  jaloux  de  conserver  les  bonnes  grâces  d'un  amy 
solide  (jne  d'éviter  la  violence  de  nos  ennemis  passionnés.  Je  me 
Halte  de  vous  dire  le  reste  à  Voré,  ou  j'aspire  à  l'honneur  de 
rendre  mon  hommage  à  Madame  Helvetius  et  à  tout  son  monde. 

Je  suis  avec  le  plus  respectueux  dévouement, 

Monsieur, 
Votre  très  humble 
Ce  2  juillet  4758.  et  très  obéissant 

serviteur. 

11.  I'.  Pl.E?SK. 

A  la  suscription  :  «  \  Monsieur  |  Monsieur  Helvetius 
en  son  |  château  de  Voré  |  à  Remalard  ».  Taxée  4  s.  à  la 
poste.  » 

Le  Porc  Plesse  critiquait  l'ouvrage,  mais,  il  affirmait 
ses  sentiments  d'amitié  et  Helvetius  était  en  droit  de  le 
croire  et  de  lui  accorder  toute  confiance. 

Entre  temps,  Helvetius  correspondait  avec  Malesherbes 
(29  juin-4  juillet),  le  livre  était  mis  dans  le  commerce 

(1)  Il  faut  proliiihlouient  lire  :  voit  percer. 


26  HELVETILS    ET    MADAME    DE    POMPADOLU 

après  quelques  changements  (vers  le  lîJ  juillet)  et  toute 
la  Cour,  le  Roi,  la  Reine  et  surtout  le  Dauphin  entraient 
«  en  fureur  (1)  »  en  apprenant  le  nom  de  l'auteur  de 
l'ouvrage.  Helvetius  écrit  à  sa  femme,  qu'il  a  laissée  à 
Voré  :  «  Je  suis  accablé  de  critiques  :  il  en  pleut,  et  des 
plus  cruelles.  Mais,  malgré  cela,  mon  livre  se  soutient... 
Je  serai  encore  dix  mois  en  proie  à  la  vile  canaille,  et 
cela  est  triste  ;  il  y  a  une  quantité  de  gens  acharnés  contre 
cet  ouvrage,  et  je  t'avoue  que  cela  est  désagréable.  Oh  ! 
que  j'ai  vu  d'amis  me  tourner  le  dos  !  Je  puis  bien  le 

dire:   Oh!   mes  amis,   il  n'est  point  d'amis  ! Toutes 

les  criailleries  jésuitiques  sont  la  cause  de  ce  froid  (2)  ». 
Les  Jésuites  en  effet  n'avaient  pas  perdu  leur  temps  et  le 
Père  Plcsse  qui,  le  2  juillet,  garantissait  ù  Helvetius  son 
inébranlable  attachement,  faisait  tout  pour  l'amener  à 
renier  les  idées  exprimées  dans  son  livre.  «  Il  proposa 
d'abord  à  M.  Helvetius  de  signer  une  petite  rétractation 
qui  devait,  disait-il,  lui  ramener  les  bontés  de  la  Reine, 
et  le  préserver  des  fureurs  jansénistes  (3)  ».  Helvetius  ne 
rencontrait  d'autre  appui  que  l'inaltérable  afi'ection  de  sa 
femme.  Sa  mère,  veuve  depuis  ITÎiîj,  lui  avait  fait  une 
i(  scène  />  (4)  à  propos  de  ce  livre  qui  froissait  ses  senti- 
ments un  peu  dévots  et  compromettait  son  crédit  auprès 
de  Marie  Leczinska.  D'autre  part,  l'avocat  général  au 
Parlement,  Joly  de  Fleury,  rappelait  Malesherbes  à  ses 
devoirs  en  lui  écrivant  le  0  août  :  «  11  n  est  pas,  Monsieur, 
qu'il  ne  vous  soit  revenu  ([ue  le  nouveau  Ivix'ûd  de  l  Lsprit 
cause  dans   le  public  une  sensation  des  |)lus  grandes... 


(1)  Cf.  Colk-  (C.harli'S).  .lownnl  historique  ou  mémoires  critiques 
et  lilti';raires,  sur  les  ouvnii/es  drumalii/ucs  et  sur  les  triinemens 
les  plus  mémordliles,  depuis  174S  jusqu'en  I7!''J  im  lusireunul, 
t.  Il,  (Paris,  1807,  in-8),p.  2;U,ii(.ùt  1738. 

(2)  Keim,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  \>.  '.V.W. 

(3)  St  Lambert,  dans  Keim  (Les  plus  //elles  pai/es),  p.  Hii:v 

(4)  Keim,  Helvetius,  su  vie  et  son  ri'uvre.  p.  XM. 


\  i-nopos  nu  livre  et  de  l'afkauie  o  de  i.'espiut  »       27 

On  dit  tout  haul  que  ce  livre  attaque  ouvertement  la 
religion  et  sa  morale...  Ne  jugerez-vous  pas  convenable 
d'ai)rès  ce  premier  jugement  du  public,  qui  ne  se  trompe 
guère  sur  des  choses  qui  intéressent  autant  le  bien  géné- 
ral de  la  société,  de  faire  suspendre  très  rigoureusement 
la  distribution  dece  livre?(l ,  ».  Malcsherbcs  lui  répondait 
le  8)aoùt  :  «  Je  n'avais  pas  attendu  l'avis  que  vous  voulez 
bien  me  donner  pour  faire  dire  au  libraire  d'en  arrêter  la 
vente  ».  Enfin,  le  10  août,  un  arrêt  du  Conseil,  imprimé 
avant  même  que  le  roi  l'eût  signé,  portait  révocation  du 
privilège  et  suppression  du  livre  dont  la  vente  était 
formellement  interdite.  Il  fallut  céder  à  la  coalition  de 
tous  les  pouvoirs,  se  soumettre  aux  conseils  d'amis  plus 
prosélytes  que  sincères  et  se  rendre  aux  prières  d'une 
mère.  Quelques  jours  après  Helvelius,  adressait  au  Père 
Plesse  une  lettre,  qui  fut  rendue  publique,  et  dans 
laquelle  il  protestait  de  la  pureté  de  ses  intentions,  ainsi 
qu'il  l'avait  fait  déjà  le  4  juillet  en  écrivant  àMalesherbes. 
mais  avec  plus  de  détails.  C'était  une  première  rétrac- 
tation, assez  anodine,  qui,  en  somme,  ne  devait  pas  trop 
froisser  son  amour  propre.  Il  annonce  en  ces  termes 
l'événement  à  sa  femme  :  «  Mon  affaire  commence  réel- 
lement à  bien  tourner.  Ma  mère  à  vu  la  Reine,  et  après 
avoir  beaucoup  crié  contre  mon  ouvrage,  elle  a  exigé 
que  je  fisse  une  rétractation.  J'y  ai  consenti  pour  obliger 
ma  mère,  et  je  l'ai  faite  hier  ;  elle  est  tournée  de  manière 
à  ne  point  me  faire  de  tort.  Ma  mère  doit  l'envoyer  à  la 
Reine,  qui  me  recevra  aussitôt  en  grâce  (2)  ».  En  même 
temps,  l'auteurenvoyaitcctte rétractation  à  Malcsherbes(3), 
afin  qu'elle  soit  approuvée  avant  d'être  imprimée,  et  lui 
écrivait  le  10  août  :  «  On  a  désiré  que  j'écrivisse  une 
lettre  au   P.    Plesse,  jésuite,   au  sujet   de  mon  ouvrage 

(1)  Haron  Angol  des  Kotours,  Revue  hebdomadaire,  1909,  p.  194. 

(2)  Keiiii,  Heivelhis,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  333. 

(3)  Baron  Angol  des  Retours,  op.  cit.,  p.  195. 


28  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOL'K 

pour  justifier  la  droiture  de  mes  intentions.  Cette 
lettre  est  faite,  je  l'ai  montrée  au  P.  Plesse,  il  en  est 
content  '. 

llelvetius  avait  tort  de  se  réjouir,  car  l'  «  Aflaire  de 
l'Esprit  »  n'était  pas  terminée.  Le  détail  des  événements 
nous  échappe  mais  nous  comprenons  que  les  démarches 
des  uns  et  des  autres  se  sont  multipliées  durant  la  seconde 
quinzaine  du  mois  d'août.  L'avocat  général  Joly  de  Flcury, 
qui  ne  désarmait  pas,  écrivait  à  Malesherbes  le  29  août  : 
«  Je  doute  que  sa  rétractation,  de  la  manière  dont  elle 
est  libellée,  satisfasse  le  public  ..  il  peut  être  dangereux 
pour  lui  de  ne  se  rétracter  qu'imparfaitement  »  (1)  ;  et,  à 
la  Cour,  autour  de  la  Reine,  les  dévots  et  les  jésuites 
qui  les  inspiraient  manifestaient  plus  que  jamais  leur 
mécontentement.  Le  Père  Plesse  se  mit  encore  une  fois 
du  côté  des  plus  forts,  et  s'arrogeant  le  rôle  d'arbitre  de 
la  situation,  travailla  pour  la  Cour,  c'est-à-dire  pour  son 
ordre  et  pour  lui,  tout  en  paraissant  servir  et  conseiller 
paternellement  celui  qui  jusqu'alors  avait  eu  confiance 
en  lui.  «  Le  jésuite,  dit  Saint-Lambert,  se  fît  d'abord 
valoir  d'avoir  obtenu  une  espèce  de  rétractation  ;  mais  il 
en  voulait  une  plus  précise,  plus  détaillée,  et  surtout 
humiliante.  Il  inspirait  à  la  Reine  la  volonté  de  l'exiger. 
Il  montrait  à  M.  Helvetius  la  nécessité  de  s'y  résoudre  et 
n'en  pouvait  rien  obtenir.  Il  écrivait  à  l'épouse  de 
M.  Helvetius  pour  l'eUrayer;  mais  il  trouvait  une  femme 
courageuse,  déterminée  à  passer  avec  son  mari  et  ses 
enfants  dans  les  pays  étrangers.  11  réussit  mieux  auprès 
de  la  mère  du  philosophe.  Elle  fut  persuadée  que  son 
fils  devait  à  la  Reine  les  démarches  que  celte  princesse 
lui  demandait.  Elle  insista,  et  déchira  longtemps  le  cœur 
de  M.  Helvetius,  sans  pouvoir  l'ébranler. 

«   H  croyait  s'être  exprimé  dans    son    livre   avec  une 

(1)  Haron  .\nf.'ol  fies  Hnlmirs.  '</'.  "'•,  \<-  '!">■ 


A    l'HOl'OS    DU    LIVHE    ET    DE    LAPFAIltE    «     DE    l'eSPHIT     it         20 

bienséance  el  une  réserve  qui  devaient  le  mettre  à  l'abri 
de  la  censure  Et  de  plus  il  s'était  soumis  à  toutes  les 
formalités  juridiques.  Il  avait  eu  un  censeur  royal,  dont 
il  avait  respecté  les  Jugements.  Comment  j)ouvait-il  être 
coupable  ■*  Quand  môme  son  livre  aurait  été  rei)réhensible, 
on  ne  pouvait  s'en  prendre  qu'au  censeur  ;  et  c'est  ce 
qu'on  fit  craindre  à  M.  Helvetius.  Il  ne  pouvait  soutenir 
l'idée  qu'il  allait  être  la  cause  de  la  disgrâce,  peut-être 
même  de  la  perte  d'un  homme  estimable  ;  et,  pour  le 
sauver,  il  signa  ce  qu'on  voulut. 

«  Ainsi,  pour  avoir  démontré  que  l'unique  manière 
de  rendre  les  hommes  vertueux  et  heureux,  était  d'ac- 
corder lintcrèt  particulier  à  l'intérêt  général,  M.  Helve- 
tius fut  traité,  comme  Galilée  le  fui  ponv  avoir  démontré 
le  mouvement  de  la  terre  »  (1). 

Dans  les  derniers  jours  du  mois  d'août,  Helvetius 
signa  une  seconde  rétractation,  assez  courte,  mais  très 
claire,  complète,  entière,  absolue  et  commençant  par  ces 
mots  :  0  Ayant  appris  que  ma  Lettre  au  Père  XXX  [Plesse] 
n'avait  pas  assez  fait  connaître  mes  vrais  sentiments,  je 
crois  devoir  lèverions  les  scrupules  qui  pourraient  encore 
rester  sur  ce  sujet...  »  (2).  Cette  rétractation  est  annoncée 
par  le  duc  de  Luynes  dès  le  4  septembre.  Cependant,  si 
le  public  obtenait  une  satisfaction  immédiate,  l'autorité 
ecclésiastique,  toujours  lente  dans  ses  procédures,  conti- 
nuait à  poursuivre  le  livre  qui  était  déféré  le  1"  sep- 
tembre à  la  Faculté  de  Théologie,  c'est-à-dire  à  la  Sor- 
bonne. 

L'  «  Affaire  de  l'Esprit  »  causait  donc  «  une  peine 
cruelle  n  (3)  à  Helvetius,    mais  on  ne  pensait  pas  à  lui 

{{)  Sainl-Lamberl,  dans  Iveiiri,  Helvetius,  (coll.  des  plus  belles 
pages),  p.  30i. 

(2)  Texte  dans  Keini,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  343  et 
dans  Séverac,  op.  cit.,  p.  ]4-lo. 

f3)  Le  motestde  Colle,  oj'.  cit..  p.  2.tI  (août  1758). 


30  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOUK 

infliger  cette  peine  de  mort  à  laquelle  faisait  allusion  la 
déclaration  royale  de  1757  et  il  put,  évitant  l'exil,  conti- 
nuer à  vivre  à  son  gré  dans  sa  Patrie,  ce  qui  étonnera 
fort  Jean-Jacques  Rousseau.  En  secret,  à  l'insu  de  tous  les 
écrivains  contemporains  généralement  si  bien  informés 
de  ce  qui  se  passait  à  la  Cour,  Madame  de  Pompadour 
avait  pris  la  défense  d'Helvetius  auprès  du  Roi  cl  son 
intervention,  extrêmement  opportune,  évita  peut-être 
l'exil  à  l'auteur  de  l' Esprit.  Helvetius,  retourné  à  Voré 
auprès  de  sa  femme,  écrivait  le  3  septembre  à  son  ami 
Collin  une  lettre  qui  rend  évident  le  rôle  bienveillant  de 
la  Favorite  à  l'égard  du  philosophe.  Ce  document  est 
aussi  un  hommage  rendu  à  la  sincérité  de  l'amitié  de 
Collin  qui  tenait  Helvetius  au  courant  de  tout  ce  que  l'on 
disait  et  faisait  auprès  du  Roi  et  contribua  évidemment 
à  obtenir  pour  son  ami  l'appui  de  Madame  de  Pompa- 
dour. 

Voici  cette  lettre  : 

l'ersonne  ne  peut  mieux  [être]  informé  que  vous  .Monsieur  el 
cher  amy  de  ce  qui  se  passe  a  Versailles  a  mon  sujet. 

Mandez  moy  donc  s'il  ne  reste  plus  d'impressions  contre  nioy 
dans  l'esprit  du  Roy,  et  si  je  suis  a  l'abry  des  coups  que  peut 
porter  la  haine  Ihéologiquc.  J'ai  toujours  aimé  le  Roy  et  je  serois 
au  desespoir  qu'il  fut  prévenu  contre  moy.  Remerciez  bien  aussy 
la  personne  qui  a  bien  voulu  prendre  ma  defençc.  Je  lui  etois 
déjà  attaché  par  goût,  je  le  suis  maintenant  par  reconnoissançe 
et  en  vérité  la  reconnoissançe  ne  me  pczcrat  pas  avec  elle  :  je 
n'auray  qu'a  me  laisser  aller  au  sentiment  tendre  que  j'ay  toujours 
éprouvé  pour  sa  personne.  Je  ne  vous  remercie  pas,  vous,  parce 
que  vous  iHes  mon  amy,  et  que  vous  ne  voulez  pas  de  remerci- 
menls,  mais  je  ne  puis  m'empeclier  de  vous  dire  que  des  amis 
comme  vous  sont  l)ion  rares. 

Dites  je  vous  prie  à  .Madame  de  (1)  que  selon  le  stiie  de  la 
cour  je  me  jette  a  ses  pieds,  mais  que  ce  n'est  pas  selon  i'uzage 
de  celte  même  cour  poui-   les   mordre,   mais  pour  les    baizer 

(1)  Madame  lie  I'ipiii|iailour. 


A    PROPOS    DU    LIVRE    ET    DE    l'aFKAIRE    «    DE    l'ESPHIT    ■)  31 

(lu  meilleur  coeur  du  monde.  Adieu  mon  amy.  Aimez  moy  tou- 
jours et  portez  vous  bien. 
Je  suis  avec  le  plus  respectueux  attachement 
Monsieui"  et  cher  amy 

Votre  très  humhie 
et  très  obéissant  serviteur 

.\  Voré  ce  3  septembi'e  iloH.  Helvetius. 

L'adresse  (Pi.  IV)  au  dos  est  formulée  "  \  Monsieur 
I  Monsieur  Colin  a  l'hôtel  de  |  Pompadour  |  aVersailies». 
La  lettre  porte  le  timbre  de  la  poste  au  départ:  REMALARD. 
Elle  était  fermée  par  le  cachet  d'Helvetius  en  cire  rouge  en 
partie  conservé,  figurant  2  écussons  uses  armes  ctà  celles 
de  sa  femme,  le  premier  étant  de  siaople  à  une  colombe 
d'argent  tenant  dans  son  bec  un  annelet  d'or,  et  posée 
sur  un  mont  de  six  coupeaux  d'argent  mouvant  de  la 
pointe  (qui  est  Helvetius)  ;  le  second  losange  d'or  et  de 
sable  (qui  est  de  Ligniville)  (1). 

CoUin  a  écrit  sur  la  lettre  «  M.  Helvetius.  Receue 
9  septembre  1738  »  (2). 

Madame  de  Pompadour  causait  souvent  avec  CoUin  de 
«  l'Affaire  de  l'Esprit  »  ;  elle  engageait  l'auteur  à  ne  pas 
venir  à  Versailles  où  sa  présence  ferait  du  bruit.  Helvetius 
de  son  côté  tenait  beaucoup  à  savoir  ce  que  le  Roi  pensait 
de   son    livre    et   souhaitait    que   M.   Berryer,    ministre 

(1)  La  lecture  que  nous  donnons  nous  a  été  communiquée  par 
M.  le  Comte  d'Armancourt,  Cf.  Histoire  généalogique  de  la  mai- 
son royale  de.  France...  par  les  PP.  Anselme.  Ange  et  Simplicien, 
t.  IX,  2«  partie,  par  Pol  Potier  de  Courcy  (Paris,  1873-81,  in-folio), 
p.  339,  où  les  armes  d'Helvetius  (Hollande)  sont  indiquées  ainsi  : 
€  De  sinople  à  la  colombe  d'argent,  tenant  en  son  bec  une  bague 
d'or,  et  posée  sur  un  mont  d'argent  ».  Ce  sont  plutôt  les  armes 
d'Helvetius  père  qui  sont  (iguroes  sur  un  ex  libris  dont  nous  donnons 
une  reproduction(Pl.lil,  1).  L'écu  ovalisé  est  de  l'époque  de  Louis  XIV. 
Il  est  supporté  par  deux  cbiens.  Hauteur  :  7  cm.  3.  Largeur  :  7  ctn. 
Cf.  J.  B.  Rietslap,  Armoriai  général,  2»  éd. .p.  924. 

(2)  Il  fallut  dom-  (i  jours  pour  la  transmission  de  cette  lettre. 


32  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOUR 

d'Etat  (1),  appuyé  par  la  Marquise,  dissipât  toutes  les 
préventions  de  Louis  XV  sur  son  ouvrage.  11  espérait  voir 
lui-même  Madame  de  Pompadour  en  allant  à  Versailles 
Nous  lisons  tout  cela  dans  une  lettre  non  datée  (2j  reçue 
par  CoUin  le  27  septembre  (PI.  V)  : 

Conserver  mon  amy  une  aine  aussy  ferme  et  aussy  pure  au 
milieu  de  la  corruption  des  cours,  c'est  Arelhuze  qui  conserve  la 
pureté  de  ses  eaux  au  milieu  des  mers  ;  je  vous  jure  donc  aussy, 
foy  de  bourgois  de  Paris,  que  je  suis  pénétré  de  la  plus  vive 
reconnoissance  de  tout  ce  que  votre  amitié  fait  pour  moy.  Vous 
scavez  que  j'ay  toujours  été  attaché  u  Madame  de  Pompadour,  et 
que  je  n'avois  pas  attendu  qu'elle  me  rendit  service  pour  l'aimer; 
je  suis  fort  de  son  avis,  je  n'ay  nulle  envie  d'aller  a  Versailles, 
et  j'attendray  tant  qu'on  voudra,  je  vous  avouray  même  que  je 
ne  me  sens  pas  le  courage  de  m'y  présenter,  il  me  semble  voir 
toutes  les  femmes  de  chambres  de  la  Reine  et  la  pluspart  de  nos 
Duchesses  attentives  a  me  regarder  pour  voir  si  je  n'ay  pas  dss 
cornes  sur  la  tèle  et  une  queue  au  cul.  D'ailleurs  la  â"""  lettre 
qu'on  m'a  fait  faire  me  paroit  vile  :  et  pour  peu  qu'on  me  tra- 
casse cncor  je  passerois  dans  un  autre  pais,  ma  femme  même 
m'y  exhorte,  elle  est  outrée  de  ce  qu'on  m'a  fait  et  je  suis  sur 
d'être  très  bien  reçu  en  .\ngletterre  où  j'ay  des  amis. 

Monsieur  Berrier  a  lu  mon  livre,  il  faudrait  scavoir  ce  qu'il  en 
pense,  je  crois  être  sur  qu'il  en  a  dit  du  bien.  Si  cela  est,  il 
pourroit,  appuie  de  Madame  de  Pompadour,  dissiper  les  preven 
tiens  du  Roy  sur  mon  ouvrage,  luy  faire  sentir  que  je  n'ay  pas 
attaqué  les  grands  principes  et  que  dans  tout  mon  livre  je  ne 
prêche  que  la  vertu.  .Je  n'y  parle  point  a  la  vérité  des  vertus 
crelhiennes,  parce  que  je  parle  a  toutes  les  nations  et  que  toutes 


(1)  Uerryer  (Nir.olas-Hcno),  né  ii  l'nris,  en  1703,  niorl  le  15  août 
\'(ii>  ;  intendant  du  Poitou  en  t743  ;  liculenanl  général  de  poliL-c  du 
22  mai  IHI  h  tTS-'j  ;  minislru  de  la  niarine  le  1"  novembre  1758 
frri\oe  à  lappiii  de   M">c  rie  rnin[):Mlour  ;  fianle  ilos  Sceaux,  en  17(11. 

(2)  llelveiins  nuliliail  parl'uis  ilo  dater  ol  .le  signer  ses  lellres. 
Viillaire  le  lui  reproche  dans  imc  Icllre  qu'il  lui  écrit  le  27  octobre 
t7r.O  :  •  Votre  lettre  n'était  ni  ilaléc  ni  signée  diui  11.  • 


A    l'HOPOS    DU    LIVUK    ET    UE    1,'aFFAIRE    «     DE    LESPUtT    i>  .^'J 

les  nations  ne  sont  pas  crelliicniies,  j'y  fonde  la  vertu  sur  l'inte- 
rest  parce  que  noire  interest  bien  entendu  nous  conduit  a  être 
vertueux  (1).  C'est  uniquement  parce  que  j'ay  relevé  les  abus 
que  les  prêtres  font  de  la  religion  en  voulant  établir  l'intolérance 
que  les  prêtres  criiMit  contre  nioy. 

Le  Roy  est  bon  ;  il  n'est  point  aveuglement  soumi  aux  moines, 
de  plus  le  Roy  entend,  ainsy  il  i-eviendrat  quand  on  luy  montrera 
la  vérité  Mandez  moi  ce  que  vous  sçavez  de  M.  le  D...  (2)  S'il  est 
fâché  et  si  comme  on  le  dit  il  ne  revient  jamais  sur  le  compte 
d'un  homme,  vous  m'avourez  que  si  j'avois  le  malheur  de 
survivre  au  Roy,  il  seroit  fâcheux  d'avoir  son  maitre  pour 
ennemy  et  qu'il  vaudroit  autant  plier  bagage.  Adieu  mon  amy, 
je  compte  toujours  sur  vous,  si  vous  trouvez  l'occasion  de 
remercier  Madame  la  Marquize,  vous  me  ferez  plaisir  et  vous 
l'assurerez  de  mon  plus  profond  respect.  Si  je  reviens  à  Ver- 
sailles il  faut  qu'elle  ait  encor  la  bonté  de  me  donner  un  petit 
quart  d'heure  d'audience. 

.le  suis  avec  la  plus  grande  estime  et  le  plus  sincère  attache- 
ment Monsieur  et  cher  amy. 

Votre  très  humble 

et  très  obéissant  serviteur 

IIei.vetiis. 

Depuis  ma  lettre-écrittc  j'en  ai  reçu  encor  une  d'un  jésuittequi 
semble  m'annoncer  que  la  Société  voudrait  me  jouer  quoique 
nouveau  tour,  je  l'attends  avec  patience,  si  le  Roy  n'est  pas 
contre  moy  il  ne  pourront  me  rien  faire. 

Collin  a  écrit  sur  la  lettre  :  «  M.  Helvelius.  J'ay  receûe 
cette  lettre  le  27  septembre  1738  ».  On  peut  remarquer 
combien   l'auteur   insiste    sur   cette   idée   qu'il    n'a  pas 

(1)  Helvetiiis  a  déjà  exprimé  ces  idées  dans  sa  Pr^^/ace,  dans  sa 
lettre  du  4  juillet  à  Maleslierbes  el  dans  sa  rétractation  adressée  au 
Père  Plesse. 

(2)  Le  Dauphin,  né  le  4  septembre  1729,  fds  de  .Marie  Leczinska.  Il 
épousa  le  23  février  1745,  Marie  Thérèse-.\ntoinette  d'Espagne,  qui 
mourut  en  1746.  Il  se  remaria  le  10  janvier  1747,  avec  Marie-Joseph 
de  Saxe,  qui  fut  mère  de  Louis  XVI,  de  Louis  .XYIK  et  de  Charles  X. 


34  HELVKTIUS    ET    MADAME    DE    l'OMPADOUR 

«  attaqué  les  grands  principes  ».  Il  le  disait  déjà  dans  la 
préface  de  VhJspril,  dans  sa  lettre  à  Malcsherbes  du 
4  juillet  et  dans  sa  i)reniièrc  rétractation  au  milieu  du 
mois  d'aoiit. 

Helvetius  avait  encore  bien  besoin  de  l'appui  du  Roi. 

Deux  cbansons  parodiant  son  livre  couraient  les  rues. 
L'une,  en  deu\  couplets,  est  assez  inoffensive  ;  elle  atteint 
aussi  le  censeur  Tercier  qui  était  premier  commis  des 
Âiraires  étrangères  : 

Admirez  cet  écrivain  là 
Qui  de  l'Esprit  intitula 
Un  livre  qui  n'est  que  matière, 
Laire  là, 
Laire    lanlaire, 

Laire  là, 
Laire  lanlà. 

Le  censeur  qui  l'examina 

Par  habitude  imagina 
Que  c'était  Affaires  étrangères, 
Laire  là,  etc. 

L'autre  chanson,  en  dix-neuf  strophes  de  huit  vers,  est, 
si  l'on  en  croit  une  note  manuscrite  de  Gollin,  l'œuvre 
d'un  sieur  Faverot  (1).  Elle  est  plus  tendancieuse  et  le 
chansonnier  «  a  des  airs  de  théologien  »  (2).  Les  jésuites 
et  les  jansénistes  n'ont  plus  aucun  ménagement  pour 
Helvetius.  Dans  son  numéro  de  septetnbre  ].T6S,\g  Journal 
de  Trévoux,  rédigé  par  le  Père  Berlhier  et  auquel  le  Père 
Plesse  collaborait,  regrette  de  n'avoir  pas  parlé  plus  tôt 
et  se  hâte  «  de  témoigner  la  surprise  et  la  douleur  que  ce 
pernicieux  ouvrage  cause  à  toutes  les  personnes  qui  res- 

(1)  Lfis  (leui  chansons  sonl  dans  noire  Recueil.  La  preinii'Te  en 
copie,  la  seconde  en  original. 

(2)  Cf.  Keim-,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  326. 


A  l'iiopos  nu  LiviU')  i:i    ni';  L'AhiAiiui   «    dk  l'icshiui'    ■>       35 

peclcnl  la  religion  et  les  mœurs  ».  A  leur  tour,  les  Nou- 
vel/es Ecch'niastir/uc's,  gazette  janséniste,  dénoncent  avec 
àpreté  le  livre  De  /'Esprit  dans  leur  numéro  du  12  no- 
vembre. Quelques  jours  plus  tard,  le  22  novembre,  l'ar- 
cbevê(iue  de  Paris,  C.hristophe  de  Beaumont,  lançait,  de 
son  château  de  la  Roque  en  Périgord  un  très  long  man- 
dement portant  condamnation  tlii  livre  De  l'Esprit. 

C'est  alors  que  l'on  voit  nettement  1  autorité  royale 
intervenir  en  faveur  d'Hclvctius.  Le  3  décembre,  une 
dépêche  recommandait  à  M.  Gervaise,  syndic  de  Sorbonne, 
de  faire  en  sorte  que  la  Faculté  de  Théologie  n'entrât  pas 
dans  une  censure  détaillée  du  livre  De  l'Esprit  (1). 
D'autre  part,  Ilelvetius  et  sa  femme  avaient  rendu  visite, 
le  7  décembre,  à  leur  parent  le  duc  de  Choiseul  et  lui 
avaient  exprimé  l'inquiétude  que  leur  causait  la  procédure 
engagée  au  Parlement.  Immédiatement,  Choiseul  écrivit 
au  comte  de  Saint-Florentin, secrétaire  d'état  delà  Maison 
du  Roi,  et  prit  même  la  peine  de  voir  spécialement  le 
Ministre  pour  cette  affaire..  Le  duc,  put,  le  9  décembre, 
assurer  à  Helvctius  qu'il  pourrait  être  tranquille  et  que 
l'arrêt  du  Parlement  ne  porterait  pas  son  nom  (2).  Le. 
procureur  généralctait lui  aussi  averti,  le  10  janvier  17o9, 
de  ne  rien  faire  sans  avoir  reçu  des  ordres  supérieurs  (3). 
La  protection  de  Madame  de  Pompadour  fut  au  moins 
aussi  utile  que  celle  de  Choiseul  et  dans  une  lettre  reçue 
par  CoUin  le  18  décembre  Helvctius  se  déclare  pénétré  de 
reconnaissance  à  l'égard  de  son  ami  : 

Ma  femme  fut  hier  a  Versailles,  Jlonsieur  et  cher  amy,  elle 
comptoit  vous  y  voir  et  vous  y  remercier;  elle  vous  demanda 


(1)  Keim,  Ibidem,  p.  liS.T.  L'  t  Indiculus  propositionura  exlracta- 
rnmen  libre  cujus  tiluliis  de  V Esprit  i>,  venait  d'être  imprimé  parles 
soins  de  la  Faculté  de  thi'oiogie  qui  l'avait  adressé  au  Roi. 

(2)  Keim,  Ibidem,  p.  3S0. 

(3)  Keim,  Ibidem,  p.  383. 


;Jti  HELVEïILS    ET    MADAME    DE    POMPADOLR 

deux  fois  chez  Madame  de  P.  (1)  et  ne  se  souvint  point  que  vous 
logiez  a  l'hôtel  de  P.  (2)  et  elle  vous  manqua,  elle  est  pénétrée 
comme  moy  de  reconnoissançe,  elle  iroit  vous  voir  a  Paris  si  elle 
scavoit  le  jour  quevousy  serez,  pour  moy  je  crois  devoir  attendre 
que  tout  soit  fini  pour  vous  aller  remercier. 

Je  suis  avec  tout  l'attachement  et  la  reconnoissançe  la  plus 
vive. 

Monsieur  et  chei'  aniy, 

Votre  très  humble 

et  très  obéissant  serviteur, 

IIelvetils. 

On  lit  au  dos  de  la  lettre  qui  conserve  la  trace  du  cachet 
de  cire  rouge  : 

«  \  Monsieur  |  Monsieur  Colin  a  l'hôtel  |  de  Pompa- 
dour    I    A  Versailles.  » 

En  haut,  Collin  a  écrit  la  date  de  réception  :  «  M.  Hel- 
vetius,  18  décembre  1738.  » 

Au  milieu  de  tous  ces  ennuis,  la  mort  de  Madame  de 
Grafigny  survenue  le  12  décembre  apportait  à  Madame 
Helvelius  un  deuil  vivement  ressenti.  Bien  qu'il  pût 
compter  sur  le  Roi,  Helvetius  comprenait  que  les  grands 
corps  constitués,  la  Sorbonne,  le  Parlement,  ne  renonce- 
raient pas  aux  formalités  de  leur  procédure  habituelle, 
aussi  cherchait-il  encore  parmi  ses  quelques  amis  très  sûrs 
un  appui  indispensable.  Il  écrivait  plusieurs  lettres  à 
l'abbé  Chauvelin,  chanoine  de  Notre-Dame  et  conseiller 
au  Parlement  de  Paris,  ennemi  acharné  des  jésuites.  Il 
lui  rappelait  que  le  Dauphin  était  prévenu  contre  lui  au 
point  de  n'en  jamais  revenir  et  lui  flcmandait  son  inter- 
vention à  la  Sorbonne  et  au  Parlement  (ii).  Afin  de  mon- 


(1)  Pomparlour. 

(2)  Poinpadour. 

(3)  Keiin,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  381-382. 


iiELVinii  s   ivr  M\i)\Mi-   i)i;   pomi'Adolh 


.// 


2,    ^  ///^^//^-^ 


'1^^^  a^ 


Original  :  0  -  14  X  0  "  <0.  CÀicU  Bnnouda. 

V.    —   ENVELOPPE   d'une   LETTRE   d'iIELVETIUS   A   COLLIX 

AVEC   CACHET  AUX   ARMES   d'hELVETIUS 

(Lettre  du  3  septembre  1758) 


A    PKOPOS    DU    LIVHE    ET    DE    l'aFPAIUE    «     DE    l'eSPRIT    »         37 

trcr  h  l'abbé  que  des  sympathies  lui  restaient  dans  i'ëglise, 
Helvctius  lui  adressait  une  lettre  du  Cardinal  Passionei, 
datée  du  20  décembre  et  dont  le  recueil  de  Collin  ren- 
ferme une  copie  d'un  caractère  authentique  : 

Home,  ce  20  décembre  4758. 
Je  suis  plus  sensil)lo  que  je  ne  puis  l'exprimer,  Monsieur,  aux 
marques  d'attention  que  vous  voulez  bien  me  continuer,  et  c'est 
avec  plaisir  qne  je  vois  les  mesures  que  vous  avez  prises  pour 
étouffer  les  mauvaises  impressions  que  votre  livre  auroit  pu 
faire  ;  et  ce  n'est  point  du  tout  d'après  votre  ouvrage  de  l'Esprit 
que  je  juge  de  vos  sentiments,  mais  bien  d'après  les  deux  lettres 
que  vous  avez  données  en  conséquence  et  qui  doivent  convaincre 
le  public  de  la  droiture  de  vos  intentions  comme  j'en  suis 
convaincu  moi-même.  On  peut  tomber  dans  l'erreur  par  des 
expressions  bazardées,  mais  il  est  bien  louable  de  s'en  relever  et 
de  se  rétracter  avec  autant  de  docilité  que  vous  avez  fait  de  tout 
ce  qui  pouvoitètre  susceptible  de  mauvaises  interprétations.  Je 
vous  en  fais  bien  sincèrement  mon  compliment  et  que  (sic) 
je  suis  du  meilleur  de  mon  cœur  avec  une  estime  bien  distinguée. 
Monsieur,  très  parfaitement  et  entièrement  à  vous,  et  sans  la 
moindre  réserve. 

R.  Gard.  Passioxei. 

Au  bas  de  cette  copie  Collin  a  écrit  :  «  J'ai  vu  et  lu 
l'original  de  cette  lettre.  Tout  le  corps  est  de  la  main 
d'un  secrétaire  à  l'exception  des  mots  et  sans  la  moindre 
réserve,  qui  sont  de  la  même  main  que  la  signature  ». 

Helvetius  semble  avoir  vu  dans  cette  lettre,  absolu- 
ment conforme  à  l'esprit  de  l'Eglise,  de  la  bienveillance 
là  où  il  n'y  avait  que  de  la  politesse  à  l'égard  d'un  étran- 
ger ;  d'ailleurs,  c'est  ce  même  Cardinal  Passionei,  ancien 
Grand  Inquisiteur  à  Malte  qui,  un  mois  plus  tard,  le 
31  janvier  1759,  souscrira  le  bref  de  Clément  XIII, 
«  Injuncti  nobis »,  portant  condamnation  et  prohi- 
bition du  livre  intitulé  de  l'Esprit  qui,  «  sous  les  dehors 

(\)  Elle  est  invoquée  dans  V Arrêt  du  Parlement,  pages  26  et  28. 

3 


38         HELVETIUS  ET  MADAME  HE  POMPADOLK 

d'un  langage  cludié,  ouvre  le  chemin  le  plus  large  pour 
conduire  les  âmes  à  la  [)erdilion  ». 

Le  Parlement  commençait  à  comprendre  qu'il  pouvait 
condamner  le  livre  mais  qu'il  ne  devait  pas  toucher  à 
l'homme.  Helvetius  et  le  censeur  Tercier  durent  présenter 
au  Parlement  une  rétractation  spéciale,  mais  le  philo- 
sophe espérait  que  grâce  à  l'intervention  de  son  ami 
Chauvclin,  cette  troisième  rétractation,  du  21  janvier 
17a9,  resterait  au  Greffe  et  ne  serait  pas  imprimée  (1). 
Le  23  janvier,  des  commissaires  furent  nommés  pour 
examiner  le  Livre  et  le  6  février  suivant  la  Cour  de 
Parlement  engloba  l'Esprit  dans  une  condamnation 
générale  qui  frappait  plusieurs  ouvrages  parmi  lesquels 
Y  Encyclopédie  et  la  liclirjion  naturelle  de  Voltaire.  Tous 
les  «  philosophes  »  étaient  atteints  par  cet  arrêt.  Le 
samedi  10  février,  le  livre  de  V Esprit  fut  lacéré  et  brûlé 
au  pied  du  grand  escalier  du  Palais. 

De  son  côté,  la  Faculté  de  théologie  poursuivait  l'exa- 
men du  livre,  dressait  un  réquisitoire  impitoyable  et 
publiait  sa  «  censure  »  le  9  avril. 

Tous  les  pouvoirs  avaient  donc  sévi.  Le  Pape,  la  Faculté 
de  Théologie,  r.\rchevèquede  Paris,  le  Parlement  avaient 
successivement  condamné  l'ouvrage  et  prohibé  sa  lecture  ; 
mais  au  fond,  chacun  comprenait  que  l'auteur  ne  s'était 
rétracté  que  par  nécessité  et  l'avocat  Barbier,  dans  son 
Journal,  en  17o9,  exprime  le  sentiment  de  tous  en  écri- 
vant: «  Voilà,  comme  l'on  voit,  une  grande  déclaration 
contre  les  philosophes  de  ce  siècle,  tant  M.  Helvetius  que 
MM.  Diderot  et  d'Alembert...  Tout  cela  se  réduit  à  faire 
brûler  le  livre  de  l'Esprit,  dont  il  y  a  eu  deux  ou  trois 
éditions,  sans  aucune  punition  contre  l'auteur  ni  le 
censeur,  et  à  légard  de  l' Enci/rlopédie,  pour  les  sept 
volumes  imprimés,  à  un  examen  très  difficile  et  très  long 

(i)  CI'   Keini,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œiivri',  p.  DtM. 


A    PUOI'OS    DU    LIVHE    ET    DE    L'AFKAiRE    <(    OE    l'eSPHIT    »  39 

par  neuf  personnes...  »  Toutes  les  forces  hostiles  à  l'esprit 
philosophique  s'étaient  coalisées  et  le  résultat  de  leurs 
cllbrls  était  pratiquement  nul.  Les  plus  fermes  soutiens 
de  la  Religion  et  de  l'Etat  monarchi(jue  avaient  raison 
d'envisager  l'avenir  avec  inquiétude. 

Seuls  les  Jésuites  ne  désarmaient  pas.  En  janvier  1759, 
Helvetius  (1)  reçut  l'ordre  de  se  défaire  de  sa  charge  de 
maître  d'hôtel  ordinaire  de  la  Reine  et  le  censeur  Tercier 
dut  ahandonner  ses  fonctions.  Dans  son  Journal,  à  la 
date  du  2  février,  Barbier  écrit  :  «  On  dit  que  c'est  l'ou- 
vrage de  M.  le  Dauphin  pour  empêcher  qu'on  ne  fasse 
aucun  ouvrage  contre  la  religion  et  les  mœurs  »  ;  mais 
le  Dauphin  et  la  Reine  étaient  directement  inspirés  par 
les  Jésuites,  et  Saint-Lambert  n'a  pas  tort  en  disant  :  «  Ces 
rigueurs  furent  l'ouvrage  des  Jésuites  »  (2). 

La  situation  des  Jésuites  en  cette  année  1759  est  fort 
bien  connue.  Ils  sont  maîtres  absolus  de  la  Reine,  du 
Dauphin  et  de  leur  entourage.  Tous  les  mémoires  du 
temps  le  répètent.  Loin  d'abandonner  Helvetius  à  sa 
tranquillité,  les  Jésuites,  voulant  réaliser  le  vœu  exprimé 
par  l'Archevêque  de  Paris  et  par  la  Faculté  de  Théologie, 
essaieront,  en  s'appuyant  sur  la  Cour  dévote,  d'amener 
l'auteur  de  l'Esprit  à  un  complet  repentir,  à  un  désaveu 
absolu  de  ses  œuvres,  à  une  soumission  totale  aux 
Révérends  Pères.  Le  Père  Plesse  continuera  à  mener  toute 
cette  affaire  et  les  lettres  recueilles  par  CoUin  nous 
feront  connaître  le  détail  parfois  comique  de  ses  intri- 
gues. 

G hangeant  de  tactique,  quelques  adversaires  d" Helvetius , 
l'abbé  Joannet  entre  autres,  dans  le  Journal  Chrétien, 
essayaient  de  faire  croire  que  l'auteur  de  l'Esprit  expri- 
mait dans  son  livre  la  pensée  d'autrui  et  était  l'instrument 


(4)  Cf.  Keim,  Ibidem,  p.  422. 

(2)  Sainl-Lambert,  dans  Keim  (Les  plus  belles  pages),  p.  304. 


40  HELVEÏILS    ET    M.VIIAME    DE    l'OMPADOLH 

inconscient  dune  conjuration  antichrétienne  (1).  Celle 
accusation  désobligeante,  insinuée  déjà  par  le  Procureur 
général  Joly  de  Fleury,  et  rai)pclant  certains  propos  tenus 
par  Madame  de  Grafigny,  par  Madame  du  Dell'aïul  ou 
Madame  de  Beauvau,  ou  par  d'autres  personnes  qui 
n'avaient  retenu  de  l'Espril  que  les  lieux  communs  et 
les  citations  d'autours,  froissait  vivement  Helvclius,  aussi, 
en  août  17o9,  sa  femme  intervint-elle  auprès  de  M.  de 
Maleshcrbes,  directeur  de  la  Librairie,  pour  oblcnir  la 
modération  sinon  le  silence  du  rédacteur  du  Journal 
Chrélicn  {'!). 

Cependant  Helvclius  recueillait  tous  les  écrits  donnant 
un  compte  rendu  élogieux  de  son  œuvre  et  les  adressait 
à  CoUin,  c'est-à-dire  à  Madame  de  Pompadour,  pour 
«  justifier  sa  protection  »  et  avec  l'espoir  que  le  Roi  aurait 
communication  de  ces  documents.  Une  lettre  reçue  par 
Coliin  le  29  septembre  17î)9  annonce  l'envoi  d'un  extrait 
de  ce  genre  et  nous  montre  combien  Helvclius  tient  à  la 
bonne  opinion  du  Roi  : 

Monsieur  et  cher  ainy, 

«  Puisque  Madame  do  Pompadour  me  protège,  je  crois  devoir 
justifier  sa  protection.  Je  vous  envoie  donc  la  traduction  d'un 
journal  italien  qui  se  débite  dans  le  pais  (3).  Vous  y  verrez  que  l'on 

(1)  Daron  Angol  des  nntoms,  np.  cit.,  il.ins  lu  /iciue  Ifefxlnnui- 
fiaire.  p.  litS,  note  i. 

(2)  Ibidem,  p.  198-199. 

(lî)  Celle  traduction  csl  conservée  ihms  le  recueil  lie  i;o;lm.  Klie 
est  intitulée  :  €  Jugement  que  le  journal  italien  intitulé  Kstnitto 
délia  mteratura  enropea  per  t'anno  1759,  tomol,  fiennajo,  feb- 
brajo,  marin  :  C'est  à-dire,  l'rccis  des  ouvrages  de  liltératurc  de 
l'Kurope  pour  l'année  1709.  Toin.  I.  Janvier,  février,  mars;  a  porte 
du  livre  de  l'ICsprit  afirés  avoir  donn(;  l'extrait  rie  cet  ouvrage, 
[lape  rtfi  B.  Suit  le  texte  italien  et  en  regard,  la  traduction  française  : 
«  C'est  un  ouvrage  ipii,  inl'ailliltleiiienl  apportera  im  grand  avantage 
à  l'humanité,  qui  lui  fournira  des  lumières  telles  que  si  on  en  veut 
faire  usage  non  seulement  on  se  connaîtra  mieux,  maison  apprendra 


A    l'UOl'OS    DU    LIVRE    ET    DE    l'aFFAIUE    «    DE    l'eSPRIT    «         41 

n'y  croit  pas  mon  livre  aussy  dangereux  qu'on  l'a  voulu  p(!r- 
siiadcr  icy,  ce  n'est  pas  les  éloges  que  ce  journal  me  donne  (\m 
m'engage  a  vous  l'envoier,  mais  le  dosir  de  vous  faire  voir,  (pie 
dans  un  pais  aussy  supersli.lieux  que  l'Italie,  et  ou  les  prêtres 
sont  armés  du  (lambeau  de  l'Inquisition,  j'aurais  vraisembla- 
blement été  moins  maltrailté  (pi'icy. 

Ou  en  étois  je,  si  Madame  de  l'ompadour  ne  m'eut  pas  protégé, 
si  In  Koy  eut  été  moins  juste  et  moins  bon,  s'il  eut  d'abord  prêté 
l'oreille  au  cry  de  mes  ennemis,  et  si  la  suspension  d'espiit,  qualité 
si  rare  dans  les  liommes,  si  nécessaire  dans  un  souveiain,  et  qui 
forme  en  partie  le  caractère  du  Notre,  n'eut  pas  laissé  a  la  vérité 
le  temps  de  parvenir  jusqu'à  luy.  Adieu  mon  amy  je  pars  pour 
Voré,  je  suis  très  facile  que  le  respect  que  j'ay  pour  Madame  la 
Marquize,  m'empêche  d'exprimer  aussy  vivement  que  je  le  sens 
tous  les  sentiments  qu'elle  m'a  inspiré  ;  faites  mille  compliments 
je  vous  prie  a  notre  amy  Q.  a  qui  j'ai  aussy  tant  d'obligation  ; 
je  crois  qu'il  serôit  bon  que  le  Koy  lut  ce  morceau  du  journal 
italien. 

Aimez  moy  toujours,  et  soiez  bien  persuadé  de  la  reconnois- 
sance,  de  l'estime,  de  l'amitié  et  de  l'attachement,  avec  lequel  j'ai 
l'honneur  d'être.  Monsieur  et  cher  amy. 

Votre  très  humble 

et  très  obéissant  serviteur, 

Helvetius. 


à  diriger,  selon  la  morale,  toutes  ses  actions.  L'auteur  néanmoins 
(disons  môme  le  granrl  auteur)  ne  sera  peut-être  pas  satisfait  d'avoir 
publié  cet  admirable  production,  parce  qu'elle  est  du  genre  de  ces 
ouvrages  qui,  en  illuminant  ie  genre  humain,  sont  la  cause  de  la 
ruine  de  leurs  auteurs. 

M.  Helvetius  cependant  doit  se  réjouir,  étant  très  assuré  de  la  re- 
connaissance et  de  la  grande  estime  qu'auront  pour  lui  les  vrais 
sçavants,  c'est-à-dire  ceux  qui  conccv.int  l)ien  ses  grandes  idées,  cette 
brillante  lumière  qu'il  a  répandue  sur  cette  variété  de  sujets  inté- 
ressants qui  constituent  son  ouvrage,  sauront  excuser  ses  légères 
négligences  qui  se  [leuvent  trouver  dans  un  ouvrage  d'un  si  grand 
mérite,  et  qui  ne  sont  autre  chose  q<ie  des  suites  nécessaires  de  l'hu- 
manité >. 


42  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOUU 

En  haut  de  la  lettre,  GoUin  a  mis  la  date  de  récep- 
tion :  «  29  septembre  1739  ». 

Cet  ami  commun  auquel  Helvetius  adresse  «  mille 
compliments  »  en  le  désignant  seulement  par  la  pre- 
mière lettre  de  son  nom,  est  le  médecin  de  M""  de  Pom- 
padour,  le  philosophe  Quesnay,  créateur  du  système 
physiocratique,  et  c'était  pour  l'auteur  De  l' Esprit  un 
protecteur  non  moins  utile  que  Collin.  Mais  laissons  la 
parole  aux  de  Concourt  ;  «  Bizarre  opposition  !  Tandis 
que  l'antichambre  de  la  Reine  retentissait  de  supplica- 
tions et  de  prières  appelant  naïvement  les  punitions  du 
ciel  sur  la  tête  de  Voltaire,  il  y  avait  dans  Versailles, 
dans  ce  palais  de  Louis  XIV,  le  sanctuaire  de  la  royauté, 
un  petit  appartement  attenant  à  l'appartement  de  M"'°  de 
Pompadour,  où  toutes  les  théories  menaçantes  pour  la 
royauté,  le  clergé,  la  noblesse,  prenaient  voix  et  gran- 
dissaient dans  la  fièvre  et  la  révolte  de  paroles  de  mort. 
Ce  petit  appartement,  cet  antre  d'honnêtes  gens,  le  pre- 
mier domicile  de  l'économie  politique  était  habité  par  le 
7naUre,  ainsi  les  disciples  appelaient  le  docteur  Ques- 
nay (1),  que  sa  discrétion,  lors  dune  attaque  d'épilepsie 
de  la  comtesse  dEstrades,  avait  mené  à  la  faveur  de 
M""'  de  Pompadour,  et  de  la  faveur  de  M""^  de  Pompadour 
au  poste  de  médecin  consultant  du  roi.  Arrivé  là,  Ques- 
nay était  devenu  une  espèce  de  favori.  Le  roi  lui  avait 
donné  des  armes  de  sa  composition  :  trois  pensées  qu'il 
avait  prises,  un  jour,  dans  \\n  vase  de  fleurs  sur  la  che- 
minée de  la  marquise,  disant  au  médecin  avec  sa  grâce 
charmante  :  «  Je  vous  donne  des  armoiries  parlantes  »... 
C'était-là,  dans  l'appartement  du  médecin  de  la  Pompa- 
dour, que  le  premier  club  agitait  pour  la  première  fois 
la  déchéance  de    l'Eglise   et   de  la  monarchie  (2).  »  Les 

(i)  Son  poi-lrail  est  dans  l'ouvrage  des  frères  de  (loncourl,  p.  18i. 
(2)  Goncourl  (K.  el  .1.  de),   Mai/nmi' de  Pompmlnnr,  (l'aris    ISS8, 
in-4o),  p.  ISM^-i. 


A   piiorns  DU   LiVHE  ET  DU  l'ai-kaihi:   «    DE  l'eSI'IUT    »       43 

frères  de  Goncourl  sont  cii  général  très  sévère  jjour 
Quosnay  cl  pour  tous  les  i)liilosopl)es,  mais  il  est  bien 
vrai  (juaiilour  du  j)li\siocralo  se  réunissaient  souvent  les 
plus  hardis  penseurs  du  leiups  et  Helvetius  était  du 
nombre.  «  Au  rez-de-chaussée  (1),  le  roi  assiste,  silen- 
cieux et  ennuyé  aux  délibérations  de  ses  ministres;  la 
marquise  est  là,  qui  écoute  et  décide  ;  tout  à  l'heure,  elle 
viendra  surprendre  les  raisonneurs  intrépides fjui  donnent 
la  r(''pli(}ue  au  docteur  Quesnay,  ou,  quand  ses  occupa- 
tions l'empêchent  de  leur  rendre  visite,  elle  demandera  à 
M™"  du  Ilaussel  si  elle  a  assisté  au  concile  du  jour  et  si 
elle  peut  lui  donner  des  nouvelles  de  ses  protégés  (2).  » 
C'est  alors  que  Voltaire,  écrivant  à  Helvetius  le  13  août 
17i)9  et  lui  demandant  le  nom  du  libiaire  qui  a  im()rimé 
l'ouvrage  en  anglais,  lui  dit  : 

"  Je  ne  me  console  point  que  vous  ayez  donné  votre 
livre  sous  votre  nom  ;  mais  il  faut  partir  d'où  l'on  est. 

«  Comptez  que  la  grande  Dame  (3)  a  lu  les  choses 
comme  elles  sont  imprimées,  et  qu'elle  n'a  point  lu  le 
Repentir  du  grand  Fénelon...  »  (4). 

(1)  Rouslan  (M.).  Les  Philosophes  et  la  Sociefé  française  au 
XVIII^  siècle,  Paris,  1911,  in-16,  p.  !)3. 

(2)  Dans  ses  Mémoires  d'un  père  (Paris,  1827,  iii-8  ;  t.  I«r,  p.  286), 
Marmontel  contemporain  d'Helvetius  qu'il  avait  connu  chez  .Madame 
rlc  Tencin  (t.  1,  p.  206)  cl  chez  le  haion  d'Ho)bacli  (p.  223),  écrit  : 

<i  Tandis  que  les  orages  se  formaient  et  se  dissipaient  au-dessus  de 
l'entresol  de  Quesnai,  il  ^'riffonnait  ses  axiomes  et  ses  calculs  d'éco- 
noiuie  rusliqut',  aussi  tranquille,  aussi  indifférent  a  ces  mouvements 
de  la  coiu',  que  s'il  en  eût  été  à  cent  lieues  de  distance.  Là-bas  on 
délibérait  de  la  paix,  de  la  guerre,  du  choix  des  généraux,  du  renvoi 
des  ministres  cl  nous,  dnHs  l'entresol,  nous  raisonnions  d'agriculture, 
nous  calculions  le  produit  net,  ou  quelquefois  nous  dînions  gaîment 
Mvcc  Diderot,  d'.\leud)erl,  Duclos,  Helvetius,  ïurgot,  Buffon  ;  et 
Madame  de  Pompadour,  ne  pouvant  pas  engager  celte  troupe  de 
philosophes  à  descenilre  dans  son  salon,  venait  elle-même  les  voir  à 
table  cl  causer  avec  eux  ». 

(X)  Madame  de  Pompadour. 

(1)  Edition  des  rpuvres  d'Helvetius,  t.  V  (Londres.  1781,  in-8<'), 
p.  232.  C.  Keim,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  449-ibO. 


44  HELVETIUS    ET    MADAME    DE    POMPADOUR 

On  ne  saurait  vraiment  douter  de  l'influence  qu'a  pu 
avoir  sur  l'esprit  de  Louis  XV  le  voisinafje  el  la  présence 
constante  de  ce  monde  si  nouveau,  dont  les  propos  lui 
étaient  répétés  par  M""  de  Pompadour.  Ces  idées  neuves 
amusaient  sans  doute  l'ennui  de  ce  roi  qui,  en  tolérant 
leur  libre  expression  autour  de  lui,  ne  s'apercevait  pas 
qu'il  se  laissait  vaincre  par  elles. 

Dans  une  lettre  non  datée,  mais  qui  a  dû  être  expédiée 
dans  les  premiers  jours  du  mois  d'octobre  17o9,  Ilelve- 
tius  insiste  encore  auprès  de  Gollin  pour  savoir  si  le  roi 
et  M°"=  de  Pompadour  ont  lu  l'extrait  du  journal  italien 
qu'il  lui  avait  transmis  par  l'intermédiaire  d'un  '/  mon- 
sieur Le  Roy  1)  qui  est  vraisemblablement  Ch.  Georges 
Leroy,  lieutenant  des  chasses  du  parc  de  Versailles, 
connu  comme  collaborateur  à  ['Encyclopédie  et  auteur 
de  Y  Examen  des  critiques  du  livre  intitulé  de  l'Esprit, 
publié  à  «  Londres,  1759  )■  et  consacré  à  l'apologie  de 
l'ouvrage  d'Helvetius  : 

Monsieur  et  cher  amy. 

Monsieur  Le  Roy  vous  a  remis  une  lettre  de  ma  part  avec 
l'extrait  d'un  journal  italien  ;  ozerois  je  vous  demander  si  vous 
en  avez  fait  uzage,  el  si  les  deux  personnes  considérables  (1)  que 
je  desirois  qui  le  lussent,  ont  jette  les  yeux  sur  cet  extrait  et  si 
cela  a  fait  quelque  impression.  J'en  reçois  très  souvent  de  pareil 
des  autres  pais,  mais  je  ne  vous  les  enverroy  pas,  a  moins  que 
vous  ne  crussiez  nécessaire  .le  scais  qu'on  a  la  bas  bien  d'autre 
chose  a  penser  qu'a  de  pareilles  mizeres,  mais  aussy  comme  cela 
ne  leur  coûte  qu'une  minute  d'attention,  et  je  souhaite  (jue  cette 
minute  me  soit  favorable  et  détruise  toutes  les  impressions  défa- 
vorables qu'on  leur  avoil  donné  de  moy.  Je  connois  votre  cœur, 
je  scais  que  vous  vous  faites  une  alïaire  d'obliger  votre  amy,  et 
je  m'en  repose  entii^rement  sur  vous. 

A  propos  d'alTaires,  on  arrête  le  paifmciit  Hi-s  liillii*;  Hpi;  riTiivs 

(1)  Le  roi  el  Madame  'le  l'ompadrmi-. 


\    FUOPOS    DU    LIVHE    ET    DE    L  Ari'AlHF,    «     DE    I.  ESPRIT    »  45 

et  des  rescriplions  et  j'ay  une  {)arlii!  de  ma  fortune  surcespirets, 
ma  mere  ayant  tous  ses  biens  sur  mes  terres  :  je  vuus  avoue  mon 
umy  qu'il  serait  triste  pour  moy  d'avoir  été  persécuté  l'année 
passée  et  d'être  ruinée  celle  cy.  Vous  êtes  plus  a  portée  que 
qui  que  ce  soit  par  vos  lumières  et  votre  plii(;e  de  scavoir 
a  quoy  on  en  veut  venir,  l'eut  on  espérer  que  ces  elFets 
reprendront  leur  cours  ou  faut-il  s'attendre  a  être  ruiné.  Je 
ne  scais  pas  comment  des  dévots  peuvent  si  ouvertement 
violer  la  loj'  naturelle,  .le  vous  avoue  que  je  suis  très  inquiet 
non  pas  tant  [lour  moy  que  pour  ma  femme.  Adieu  mon  amy, 
aimez  moy.  Portez  vous  liien  et  permettez  moi  de  vous  assurer 
de  la  vive  reconnoissance  et  de  l'attachement  inviolable  avec 
lequel  j'ay  l'honneur  d'être 

Monsieur  ^t  cher  amy. 

Votre  1res  humble 
et  très  obéissant  serviteur 
Pourroi  je  vous  prier  de  me  mettre  IIelvetu,!;. 

aux  pieds  d'une  certaine  Uame  (1). 

\u  dos  de  la  lettre  qui  conserve  la  trace  du  cachet  de 
cire  rouge  on  lit  l'adresse  :  A  Monsieur  |  Monsieur  CoUin 
à  l'holel  de  |  Pompadour  |  à  Versailles,  et  le  timbre  de  la 
poste  :  REMALARD. 

Helvetius  confie  donc  à  Collin  ses  ennuis  d'ordre  ma- 
tériel. Très  inquiet  au  sujet  de  la  suspension  du  paiement 
des  billets  des  fermes,  il  attend  de  la  part  de  son  ami, 
toujours  bien  informe,  des  renseignements  capables  de 
le  rassurer. 

Pendant  ce  temps,  le  Père  Plesse  intriguait  et  s'agitait 
dans  un  monde  assez  louche  de  courtisanes  et  de  péche- 
resses repenties.  Le  cœur  de  ces  personnes  est  envahi  par 
l'amour  du  prosélytisme  à  l'heure  où  d'autreâ  passions 
ne  peuvent  plus  y  éclorc.  Le  Révérend  Père,  qui  n'igno- 

(I)  Madame  ite  l'i)ni[iiiitoiir. 


46  HELVETUJS    ET    MADAME    DE    POMPADOIU 

rait  pas  cet  état  d'âme,  avait  l'ait  de  s'en  servir  au  profit 
de  sa  cause.  11  avait  intéressé  Madame  de  Scieux,  courti- 
sane de  second  ordre  (1),  ù  la  conversion  d'Helvctius  et 
les  lettres  qui  nous  relatent  ces  événements  sont  assez 
curieuses.  F.,e  Père  Plesse  écrivit  à  Madame  de  Scieux,  le 
10  octobre  1759  (Pi.  VI)  : 

Madame 
P.  X  (2). 
La  personne  dont  vous  nie  parlez  m'a  dit  qu'elle  alloit  passer 
l'hyver  à  sa  campagne  (3)  :  j'ai  taché  de  l'en  détourner  et  de 
l'engager  à  revenir  à  Paris  au  tems  ordinaire.  Je  ne  sais  ou 
il  prend  ses  conseils  ;  la  source  n'en  est  pas  trop  bonne,  il  faut 
prier  Dieu  d'avoir  pitié  de  cette  ame  égarée. 

Je  ne  puis  gueres  savoir  l'all'aire  du  inuet  :  il  faudroit  interro- 
ger ses  voisins,  je  n'ai  point  de  caractère  pour  me  charger  d'une 
vommission  si  délicate.  Si  le  traitement  qu'on  lui  a  procuré  est 
injuste,  le  lems  de  façon  ou  d'autre  dévoilera  l'injustice.  11  ne  me 
convient  pas  de  me  mêler  de  ces  sortes  d'affaires.  Je  suis  avec 
respect 

Madame 
Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur 
Ce  10  octobre  1759.  R.  P.  Plesse  (4). 

L'adresse  au  dos  est  formulée  :  «  A.  Madame  |  Madame 
de  Scieux.  Rue  de  la  |  Harpe  |  A  Paris.  » 

Après  «  Scieux  »  Collin  a  écrit  en  interligne  :  «  maque- 
relle  de  son  métier  »  ;  et  après  «  Harpe  »  :  «  vis-à-vis  les 
Jacobins  ». 

(f)  D'Argenson,  dans  ses  .Mémoires  (t.  VIII,  lSo6.  p.  394-39;)),  dil.  en 
(Ici-eiTilire  1754  :  «  L'on  se  plaint  île  l'anginenlalion  «ics  courtisanes 
putiliqnes  et  de  la  cléhaucho  alTreiisc  île  Paris.  L'[on  'lil|  ipie  la  police 
insci'itlcs  courtisanes,  et  qu'il  y  on  a  .niijourd'lini  plus  ilc  trente  mille 
ainsi  inscrites  ». 

(2)  Ccsl  à-flire  Fax  Christi. 

(3)  Au  cliftlcau  lie  Voce. 

(4)  1,0  nnni  l'Iossc  se  termine  p;ir  un  pain[ilie  ipii  pourrait  ('■Ire 
ronsiiliTi'  coiniiio  \s\  lollri'  .•-■. 


A   l'iini'os  ni;   i.iviti:  ici    dk  l'akkaihi:   «    ijk  l'icspiiit   >>       47 

Collc!  lellic  arriva  entre  les  mains  ilc  CdIIIii  (jui  la 
lit  i)arvciiir  aussilôl  à  llelvelius.  Le  lîi  dcecmbre  suivant, 
railleur  do  VlCs/iril  adressait  à  son  ami  une  lonf^ue  lettre 
dans  laquelle  il  lui  contait  son  aventure  et  rceunnuissait 
(lii'il  s'agissait  do  lui  dans  la  première  partie  do  la  lettre 
du  Père  PIcssc  (PI.  Vil)  : 

A  Von-,  ce  lo  décembre  I75!t. 

.Ii;  ne  puis  vous  exprimer,  mon  cher  ainy,  combien  je  suis 
sensible  aux  mar(]iies  (]"amilié  que  vous  ne  cessez  de  me  donner, 
.l'.ivois  a  coeur  je  vous  l'avoue,  de  prouver  a  Madame  de  P.  que 
je  n'elois  pas  tout  a  fait  indigne  des  bontés  qu'elle  m'avoit 
accordé.  Je  crois  qu'en  pareil  cas  il  est  du  devoir  d'un  honele 
homme  de  juslilier  sa  protectrice,  c'est  presque  la  seule  manière 
dont  je  puisse  luy  marquer  ma  l'cconnoissance,  mettez  moy  donc 
a  ses  pieds  que  je  baise  du  meilleur  coeur  du  monde. .le  n'imagine 
p.is  mon  amy  que  ce  soit  icy  (i)  qu'on  m'accuze  d'avoir  tenu  des 
colloques  ou  des  assemblées.  Nous  y  sommes  seuls  ma  lemmc  et 
moy,  et  n'y  avons  vu  que  du  Tartre  (2),  un  avocat  des  amis  de 
ma  femme  et  des  miens,  qui  ont  passé  quelques  jours  avec 
nous  (3). 

■le  vous  diray  donc  que  la  lettre  que  vous  m'envoiez  et  dont 
la  Jf"  partie  seule  me  regarde  est  du  père  Plesse.  Voicy  l'histoire, 
t'ne  femme  jadis  maqucrelle  et  pour  qui  j'avois  par  conséquent 
une  certaine  vénération,  me  pria  de  passer  chez  elle  lorsque  la 
Reine  me  lit  défaire  de  ma  charge.  Je  me  rendis  chez  elle  a  sa 
première  ou  ^^'  sommation.  Pourquoy  vendre  votre  charge  me 
dit-elle  en  entrant.  Parce  qu'on  ne  veut  pas  de  moy  repondis-je. 
.le  puis  tout  a  la  Cour  reprit  elle  et  je  veux  vous  y  remettre  en 
graçe.  (Jui  se  douteroit  dis  je  en  regardant  les  meubles  de  son 

(1)  \\\  chiMeau  do  Voré. 

Ci)  M.  Du  Tartre,  notaire  au  Chftielet,  était  le  notaire  li'llelvolins 
et  [lassail  aussi  des  actes  pour  .Mariamc  de  l'onipadour.  t'.f.  Keim, 
He/oetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  178-179  el  les  frères  deGonroiirl, 
Mddnmr  de  t'ompadour,  /hissiin. 

(3)  .Vprf's  le  mol  Tartre,  le  texte  piirinit  et  qm  a  été  tinrié.  Le  verbe 
ont  a  été  laissé  au  pluriel. 


48  IIELVETIUS    ET    MADAME    OE    l'OMPAHOtH 

quati'i(Mnc(|uevoiis  y  fiis^iezsi  puissante.  .Ir  [tiiisloiil  surMiuliimc 
la  Duchesse  de  Villars,  par  eonséquetil  sur  l'nljhé  de  Sl.-Cir, 
M.  le  Duc  lie  Liiviiuituion,  M.  le  D.  et  la  11.  Le  déliul  pi(|un  ma 
curiosité  et  il  me  parut  ilrole  ([u'une  matiuerelle  se  vanta  de  son 
cn'dil  sur  les  Saints.  Quoique  je  ne  cru  pas  d'abord  un  mot  de 
tout  ce  qu'elle  me  contoil  elle  me  dit  cependant  des  choses  si 
singulières,  elle  eloil  si  bien  informé  de  mon  alVaire,  dont  elle 
avoit  disoil  elle  été  instruite  par  les  gros  bonnets  des  jesuiltes 
entre  lesquels  elle  nomma  le  père  Plesse  ;  (|u'il  me  prit  envie  de 
m'assurer  du  (ail. Je  la  délie  de  faireveiiir  chez  elle  le  perel'lesse, 
qui  a  mon  grand  etonni-ment  s'y  rendit  deux  jours  après  et  (jui 
m'assura  qu'il  ne  tiendroit  qu'a  moy  de  me  raccomoder  avec  la 
Heine.  Comme  j'élois  alors  a  ma  terre  de  Brie  (1)  et  que  je  ne 
faisois  qu'un  voyage  tous  les  deux  mois  de  quatre  ou  cinq  jours 
a  Paris,  vous  jugez  bien  que  je  ne  l'ay  pas  vu  souvent,  mais  a 
mon  dernier  voiage  du  mois  de  septembi'e  a  Paris  je  l'allay  voir 
a  mon  ordinaire  parce  (ju'elle  me  divertit  réellement,  alors  elle 
m'assura  que  si  je  vuulois  nie  livrer  aux  jésnittes  ils  me  feroient 
avoir  quelle  jilace  je  voudrois.  fjue  je  ne  devois  pas  ni'etonner  du 
bruit  qu'avoit  fait  la  (lour  dévote,  que  re  n'etoit  entre  les  mains 
des  jesuittes  que  des  marionnettes  dont  ils  lenoient  les  (ils,  et 
qu'ils  faisoient  agir  et  penser  a  leur  grez,  mais  que  sans  eux  je 
ne  devois  rien  e5perer,que  M.  de  Choiseul,  M.  le  Prince  de  Heau- 
veau,  M.  le  duc  d'Aven  (2),  le  lloy  luy-m«)me  ne  pourroit  rien 
pour  moy,  qu'ils  gouvernoienl  la  France  comme  l'ame  le  corps 
sans  que  les  membres  qu'ils  gouvernent  s'en  appercussent,  qu'il 
n'y  avoit  point  de  teles  a  Versailles  ni  de  ministres  en  état  de 
leur  résister.  Voilà  a  peu  près  l'extrait  dç  son  long  discours.  Je 
vis  encor  le  lendemain  chez  elle  le  père  Plesse,  parce  qu'il  me 


(t)  .\u  cliàtcau  de  Liimigny,  Soinect-Marne,  cunlnn  de  Hozoy- 
en-Hrie. 

(2)  Aven,  Corrèze,  arrondissement  de  lirive.  Louis,  (ils  d'.Vdrion- 
Maurice  de  Nnnillcs,  d'alinrd  comte  d'.\ycn,  pins  duc  |inr  érection  de 
tV'vrior  17H7,naniiil  ii  l'aris  le  il  avril  ITKl  et  mourut  dans  ccHe  ville 
le  22  iioùl  nm.  Il  devint  maréchal  «le  IVanrc  le  10  murs  I77.'i.  Il 
était  très  aimé  de  Louis  XV,  près  duquel  il  se  trouvait  lors  de  l'nl- 
lenlal  de  Dnuucns  (ii  jiinvier  1757).  Il  épousa  >!"«  de  Cossé-Hrissac 
(guillotinée  le  22  juillcl'  t79i). 


[•UOl'OS    DU    LIVUK    ET    DE    L  Al'I'AlUP:    «     DE    L  ESI'IUT 


41» 


paroissoil  loujoui'S  pliiisaiit  de  faire  venir  un  jésuitte  chez  une 
niiii|iif' lelle.  Ce  peri'  me  dit  (|Lie  si  je  revenois  a  Paris  a  la  Suinl- 
Marlin,  on  adoueiruil  tout  la  bas.  Mais  comme  je  ne  me  fie  point 
aux  ji''siiitt(!s,  et  i|ue  <railleurs  je  ne  veux  ni  faire  de  hassese  ni 
jouer  riiipocrite  comme  ils  voudroient  (|ue  je  le  fis,  je  ne  me 
suis  point  rendu  a  ses  conseils.  Vous  sentez  bien  que  je  ne  vous 
donne  icy  que  l'abrégé  d'une  très  plaisante  histoire  dont  je  ne 
vous  cacheray  rien  et  dont  les  détails  vous  feront  rire.  J'iray  a 
l'aris  le  15  de  janvier,  je  compte  vous  y  voir  ainsy  qu'a  Ver- 
sailles ou  je  me  llatte  de  pouvoir  faire  ma  coura  Madame  la  inar- 
quize.  Voila  le  premier  de  mes  désirs  je  ne  me  soucie  gueres  du 
reste.  .\u  reste  je  vous  prie  que  tout  cecy  ne  vous  jiasse  point. 
Lesjésuittes  s'en  vengeroient  sur  cette  pauvre  maquerelle,  et  je 
serois  en  vérité  au  désespoir  de  faire  tort  a  aucune  personne  de 
son  ctal  otsurlouta  elle.  Si  vous  croiez  devoir  en  parler  a  Madame 
de  (1)  demandez  luy  le  plus  grand  secret.   Adieu  mon  amy 

j'ay  bien  peur  que  mon  bavardage  ne  vous  ait  ennuie  je  me  hâte 
de  finir.  Vale  et  me  semper  ama.  Ma  femme  vous  fait  mille 
compliments. 

Celte  lettre  écrite  à  un  ami  sûr  est  absolument  sincère. 
Helvetius  a  beaucoup  fréquenté  le  demi-monde  cl  il  est 
d'une  génération  aimant  les  o  tournées  des  grands  ducs  ». 
Il  reconnail  et  apprécie  l'utilité  de  ce  monde  spécial  en 
raison  des  distractions  et  des  plaisirs  qu'il  lui  a  pro- 
curés durant  sa  brillante  jeunesse  cl  avoue  pour  celte 
partie  de  la  société  une  «  certaine  vénération  ».  Toulcela 
est  bien  dans  l'esprit  de  ses  écrits  et  particulièrement  de 
ses  notes  autographes  publiées  par  Albert  Keim.  Dans  ses 
voyages  à  Paris,  Helvetius  adres.se  à  sa  femme  des  épitrcs 
passionnées,  mais  il  ne  croit  pas  porter  atteinte  à  l'affec- 
tion conjugale  en  rendant  plusieurs  fois  visite  à  Madame 
de  Scicux  qui  le  «  divertit  réellement  ».  D'autre  part,  le 
Père  Plesse  qui  connaît  l'inHuencedes  conversations  par- 
ticulières et  est  de  ceux  qui,   se  passionnant  étroitement 

(4)  Blanc  dans  la  lettre.  11  s'agit  de  Mailame  de  Pompadour. 


30  HliLVETILS    EX    MADAMK    DE    l'OMl'AOlJL  H 

pour  une  idée,  arrivent  ù  espérer  trop  l'acileinent  les  dé- 
faillances de  l'adversaire,  n'hésite  pas  a  compromettre  sa 
dignité  en  fréquentant  une  courtisane,  heureuse,  quant  à 
elle,  de  rehausser  sa  dignité  en  s'occupant  de  ces  ulfaires 
sérieuses.  D'ailleurs  le  monde  et  le  demi-monde  se  tou- 
chaient d'assez  près  et  quelques  conversations  suffisaient 
pour  établir  des  relations  qui  eussent  semblé  impossibles. 
Madame  de  Scieux  parla  beaucoup  sans  doute,  se  vanta 
au  Père  Plesse,  comme  elle  se  vantait  en  présence  d'Hel- 
vetius,  et  lejésuite,  n'oubliant  pas  que  le  Christ  avait  tout 
pardonné  à  Madeleine,  pensa  que  la  fin  justifierait  les 
moyens  et  se  lança  dans  cette  aventure.  Il  nous  semble 
que  le  roi  n'a  rien  dû  ignorer  de  tout  cela.  La  lettre  du 
Père  Plesse  tomba  entre  les  mains  de  CoUin  qui,  avant 
de  l'adresser  à  Helvetius,  la  montra  sans  doute  à  Madame 
de  Pompadour.  Louis  XV,  on  le  sait,  n'avait  guère  le  res- 
pect du  secret  de  la  correspondance,  et  le  goût  passionné 
de  l'intrigue  justifiait  alors  toutes  les  indélicatesses. 

Oubliant  les  quelques  plaisanteries  renfermées  dans  la 
lettre  d'Helvetius  et  le  caractère  comique  de  la  situation, 
nous  sommes  aussitôt  frappés  par  la  description  saisis- 
sante qui  y  est  faite  du  rtile  et  du  pouvoir  des  Jésuites  à 
cette  époque.  Et,  en  vérité.  Madame  de  Scieux  n'exagé- 
rait rien  en  révélant  leur  autorité  sur  l'esprit  du  Dauphin, 
de  la  Heine  Marie  Leczinskaet  de  la  Cour.  Tout  le  monde 
le  savait  et  c'était  chose  admise.  Le  Dauphin  a  été«  élevé 
à  la  bigoterie  par  tout  ce  qui  l'entoure  (1)  ».  L'abbé  de 
Saint-Gyr,  son  ancien  sous-précepteur,  est  devenu  «  son 
seul  conseil  »  (2).  Madame  de  Villars  a  «  infiniment 
d'esprit  »  (IJ),   c'est  une  «  ancienne  coquette  »  (4),  elle 

(1)  Affienson  (Mai-.inis  Kcnif  'V),  Journal  et  ;«'•»/!')«>«,  édil.  Bathery 
{Soc.  deÏHist.  de  Iratice),  l.  VII  (ISGii),  |).  .114,  4  ocl.  1752. 

(2)  Ibidem,  t.  V(i863).  p.  457,  5  mai  1749. 

(3)  Journal  de  liurbier,  l.  Il  (1849),  p.  330,  septembre  1742, 
après  le  13. 

(4)  Barbier,  Ibidem. 


A    l'IlOPOS    DU    LlVllK    ET    I)K    l'aIFAIKE    «     UE    l'esI'IUT    »  Kl 

était  0  aiiparavaiil  coininc  toutes  les  feinines  de  la 
cour»  (1),  mais  elle  «  s'est  mise  dans  la  dévotion  »  et 
est  devenu  «  bigote  des  jésuites  »  (2).  M.  de  la  Vauguyon 
est  un  ami  intime  fie  l'abljé  de  Saint-Cyr  (3)  un  »  grand 
dévot  »  (4),  «  grand  bigot  »  (îj),  «  le  plus  favori  des 
menins  »  (G)  de  M.  le  Daupliin.  C'est  un  monde  «  de 
dévots  en  apparence  mitigés,  mais  au  fond,  très  molinistcs 
et  qui  croyent  que  la  Constitution  (7)  va  triompher  et 
revoir  les  temps  du  feu  roi  pour  les  jésuites  «  (8). 
Madame  de  Scicux,  elle  aussi,  le  croit.  Elle  est  persuadée 
que  tous  les  amis  d'Hclvetius,  '  le  duc  de  Choiseul,  le 
prince  de  Beauvau,  le  duc  d'Ayen  et  le  Roi  lui-même  ne 
sauraient  protéger  l'auteur  de  t Esprit  contre  les  effets  de 
la  volonté  souveraine  des  Jésuites.  Et  pour  nous  qui 
échappons  à  la  bassesse  des  intrigues  du  temps  cette  lutte 
obscure  est  pénétrée  de  gravité  et  de  grandeur,  car  nous 
savons  que  le  résultat  de  la  défaite  des  uns  et  de  la  vic- 
toire des  autres  fut  la  transformation  de  l'esprit  public 
et  de  la  France. 

Helvetius  ne  vint  donc  pas  voir  le  Père  Plesse  à  Paris, 
à  la  Saint-Martin  (11  novembrel7;J9).Il  scntaitque  letemps 
des  rétractations  était  passé  et  que  l'appui  discret  de . 
Madame  de  Pompadour  et  du  Roi  lui  permettait  de  ne 
rien  craindre.  Animé  de  cette  haute  intelligence  qui  permet 
de  saisir  les  motifs  profonds  et  secrets  des  actions  hu- 
maines et  ayant  ce  sens  des  choses  ecclésiastiques  si  rare 
chez  les  laïques   même   les  plus   croyants,    l'auteur  de 

(1)  Barbier,  Ibir/em. 

(2)  Argenson  (marquis  ri'),  Journal,   VIII  (1806),  p.  394,  décem- 
bre 1734. 

(:i)  Argenson  (d'),  Ibidem,  Vil  (ISCo),  p.  314,4  oct.  1752. 

(4)  .\rgenson  (X\,  Ibidem,  Vil  (IStjS),  p.  306,  21  sept.  1752. 

(5)  Argenson  (d'),  Ibidem,  Vil  (1865),  p.  314,  4  oct.  1732. 

(6)  Argenson  (d).  Ibidem,  i  oct.  1732. 

(7)  La  Constitution  Unigenilus. 

(8)  Argenson  (d),  Ibidem,  1  (1859),  p.  234.  mars  1737. 


ù2  HELVETILS    ET    MADAME    UE    POMPADOLH 

l' l'esprit  pardonna  au  Pèir  PIcsse,  sachant  bien  que  la 
conception  humaine  de  l'amitié  doit  céder  le  pas  à  l'amour 
du  prosélytisme  qui  s'impose  à  la  conscience  d'un  prêtre. 
Saint-Lambert  nous  laisse  entendre  que  le  Père  Jésuite 
devenu  vieu\  et  sans  ressources  ne  put  refuser  les  secours 
discrets  qu'llelvetius  lui  lit  parvenir  avec  cette  délicatesse 
que  tous  admiraient  en  lui  en  ces  circonstances  (1). 

Dès  l'année  17G0,  il  semble  que  les  esprits  soient  suffi- 
samment apaisés  pour  qu'Helvelius  songe  ù  retourner 
plus  souvent  à  Versailles.  Il  promettait  à  Gollin  d'aller  l'y 
voir  en  janvier  et  de  "  faire  sa  cour  »  à  Madame  de 
Pompadour.  .\  l'étranger,  l'auteur  de  l'Esprit  jouissait 
de  la  plus  grande  estime  et  les  personnages  les  plus 
illustres,  les  rois  eux-mêmes,  tenaient  à  lui  exprimer 
l'admiration  qu'ils  éprouvaient  pour  l'ouvrage /^e/'/f.f/jrt^. 
Ces  témoignages  d'estime  flattaient  Ilelvetius,  mais  bien 
qu'il  put  désormais  compter  sur  le  Roi  et  la  Marquise,  il 
avait  surtout  à  coîur  d'obtenir  leur  approbation  qui  lui 
semblait  plus  précieuse  que  les  lettres  bienveillantes 
d'étrangers  poussés  par  ce  sentiment  assez  complexe,  qui 
porte  les  hommes  à  admirer  des  œuvres  étrangères  dont 
les  beautés  les  charment  sans  que  le  succès  ou  les 
défauts  même  de  ces  œuvres  puissent  leur  porter  préju- 
dice. La  Reine  de  Suède,  qui  s'était  fait  lire  deux  fois 
l' Espj'it,  avait  confié  à  M.  Beylon,  son  secrétaire,  le  soin 
d'exprimer  à  Helvelius  l'estime  en  laquelle  elle  tenait 
l'auteur  et  son  œuvre.  M.  Beylon  écrivait  à  Helvetius  le 
10  février  1701.  Aussitôt  celui-ci  adresse  à  Collin  un 
extrait  de  cette  lettre  élogicusc,  lui  recommande  de  le 
faire  lire  à  Madame  de  Pompadour  et  de  prier  celle-ci  de 
le  montrer  au  Roy  : 

.Je  scais  mon  cher  amyquR  c'est  vous  obliger  que  de  vous  pro- 
curer les  moiens  de  me  rendre  service.  Je  vous  envoie  donc  copie 

(t)  Cf.  Keim,  Ilelvetius  (\^ts  plus  hellcs  pages),  p.  10. 


KI.VF.IIIS     l.l      MVKWII-;     l>i:     l'f)MI'M)lll   II 


's. 


-    .       I  /       '      C^ 

I  *  '  ■ 

M' 

vil.     —    I.K.TTIiK     Vl  TOIIIIM'HK    l>r    l'KIÎK    I'I.E<SK 


1      «V,  i 


A    PKOPOS    DU    LIVRE    ET    DE    LAFFAIUE    U    DE    l'ESPKIT    »         53 

(l'une  lettre  que  M.   Beyloii  lecteur  de  sa  raugeslé  la  Keine  de 
Suéde  m'a  écrit  de  sa  part  (V). 

Comme  celle  lettre  est  courte, ijuelle  est  de  la  pari  d'une  Keine, 
peut  eslre  trouverez  vous  le  moment  de  la  lire  a  Madame  de  Fom- 
[ladour.  Gomme  elle  a  de  la  bonlé  pour  moy,  il  faudrait  la  prier 
de  la  faire  lire  au  Roy. 

Si  je  n'ay  pas  l'approbation  de  toutes  les  Reines,  pourquoy 
celle  de  Madame  de  Fompadour  et  de  la  Reine  de  Suéde  ne  vau- 
droit  elle  pas  celle  d'un  autre. 

Adieu  mon  amy,  aimez  moy  toujours.  Je  compte  aller  bientost 
vous  embrasser  a  Versailles. 

Vale  et  me  semper  ama. 
Helvetics. 

L'auteur  de  l'Esprit  avait  le  droit  d'attacher  beaucoup 
(le  prix  à  l'estime  de  .Madame  de  Pompadour,  car,  à 
l'exemple  de  la  Reine  de  Suède,  la  Marquise  approuvait  en 
connaissance  de  cause  les  œuvres  d'Ilclvetius  qu'elle  lisait 
avec  attention.  Voltaire,  au  courant  de  la  question  en  témoi- 
gnait le  13  août  l7o9  en  écrivant  à  son  ami  :  «  la  grande 
dame  a  lu  les  choses  comme  elles  sont  imprimées  »  (2). 

L'  «  Affaire  de  l'Esprit  »  est  donc  terminée  en  1761  et  elle 
a  duré  plus  de  deux  ans.Les  documents  nouveaux  que  nous 

(1)  Voici  cette  copie- conservée  dans  le  Recueil  de  Collin. 
t  Extrait  d'une  lettre  de  Stockholm  du  10  février  1761. 

J'ai  l'honneur  de  lire  l'Esprit  devant  Sa  .Majesté  qui  en  entend  la 
lecture  pour  la  sccondi?  fois  avec  un  plaisir  toujours  nouveau. 

Dans  un  de  ces  moments  fréquents  chez  la  Keine  où  l'on  sent  avec 
transport  une  vérité  présentée  dans  son  vrai  jour,  Sa  .Majesté  m'a  fait 
l'honneur  de  me  dire  :  C'est  un  excellent  homme  que  cet  Helvetius. 
Que  je  voudrais  le  connaître,  le  voir,  m'entretcnir  avec  lui  !  Je  vou- 
drais au  moins  qu'il  scùt  tout  le  plaisir  qu'il  me  donne...  Ecrivez-lui 
de  ma  part,  combien  je  l'estime  :  vous  le  connaissez  t  (lomment  vous 
avez  été  à  Paris  sans  le  voir  ?  N'importe,  écrivez-lui,  il  y  aurait  de 
l'ingratitude  à  tant  user  de  son  bien,  sans  lui  dire  qu'on  le  sent  ». 
VoilA,  Monsieur,  un  ordre  qui  m'a  été  répété  plusieurs  fois  depuis  ». 
Cf.  Keim,  Helvetius,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  472-473.  Le  Recueil  de 
Collin  renferme  aussi  une  copie  de  la  lettre  du  baron  de  Breteuil, 
ambassadeur  de  l'Yance  à  Saint-Pétersbourg,  du  10  déc.  1760  (Cf. 
Keim,  ibid.,  p.  473). 

(2)  Cf.  Keim,  ci-dessus,  p.  43,  note  4. 

4 


34  HELVETIUS    El     MAUAMK    DE    l'OMl'AUOLU 

avons  présentés  nous  porinetlent  de  la  mieux  connaître  et 
d'évoquer  plus  puissaïuuieul  les  passions  ([u'clle  a  agitées. 
Tous  les  pouvoirs,  le  spirituel  et  le  temporel,  tous  ceux 
qui  détenaient  en  France  quelque  autorité  sont  entrés  sans 
aucune  réserve  dans  cette  lutte,  ont  dévoilé  leurs  moyens 
d'action  et  leurs  faiblesses,  et  nous  ont  ainsi  donné  la  pos- 
sibilité d'apprécier  l'étendue  de  leurs  forces  à  l'heure  où 
s'engageait  celte  grande  lutte  des  idées  durant  laquelle 
s'aflirmeront  les  principes  qui  inspireront  la  pensée  des 
hommes  de  la  Révolution.  Voilà  pourquoi  cette  u  Affaire 
de  l'Esprit  «.épisode  de  la  vie  de  Claude  Adrien  Helvelius, 
est  intimement  liée  à  l'histoire  générale  de  notre  pays. 

Ces  événements  éloignèrent  définitivement  Hclvetius 
du  monde  de  la  Cour,  et  engagèrent  le  philosophe  ù  se 
consacrer  entièrement  à  sa  famille,  à  ses  amis,  à  l'étude  et 
auxvoyages.  Il  visita  l'Angleterre  et  l'Allemagne  et  prépara 
son  traité  De  l'JJof/ime  qui  fui  publié  en  1772  (1),  après  sa 
mort  survenue  le  20  décembre  1 771  (2).  Sa  pensée  survécut. 
Elle  inspira  les  hommes  de  la  Révolution,  et  des  travaux 
modernes  consacrés  à  l'étude  approfondie  de  son  œuvre 
ont, consacré  l'immortalité  de  l'auteur  de  l'Esprit.  Cette 
constatation  nous  remet  en  mémoire  les  paroles  prophéti- 
ques par  lesquelles  l'archevêque  de  Paris,  Christophe  de 
Beaumont, terminait  son  Mandement  du  22  novembre  17u8 
portant  condamnation  du  livre  De  l'Esprit  :  «  En  le  pu- 
bliant, il  a  mis  dans  le  monde  le  germe  d'une  séduction 
dont  il  n'est  pas  même  en  son  ])Ouvoir  d'arrêter  le  cours(;{).» 

Chartres.  !)  novembre  1912. 


(I)  l.a  hililiojrrnpliic!  lics  iriivres  irHolvotiiis  se  iniiivc  li.ins  Koini, 
l/ph—lius,  sa  vie  et  son  œurre,  p.  7li-7l">.  /fctvefiiis  (rolloriion  des 
plus  bollos  paf.'csi,  p.  3:t3-334,  el  ilans  Sùvcrac,  op.  cit.,  (il'apri'S 
Keiiii),  p.  37-30. 


(2)  La  généalogie  des  ascendanis  d'Ilelvctiiis  sp^*OH«c  dans  Kcini, 
Helvetins,  sa  vie  et  son  œuvre,  p.  .')98-399.  ^"'■.vt  ■'•'  .'^  ..N, 

(3i    Uilnilrmi'nl.   nnnp  SK  /       i"'       '  ^  * 


(3)  .Mandement,  page  26. 


AI'I'K.MUCK 


LES    DATKS    DKS    l'Itl.NCIl'AI  \    hVÉ.NE.ME.NTS 
DAXS  L'  «  AFKAI1{E  DE  L'ESI'UIT  » 

1715,  janvier.  —  iVaissanrK  de  (ilaïuie  Ailrien  I[flvptiiis. 
1738.  —  Helvetiiis,  fermier  général. 

1748.  —  Lettre  h  Montesfininii  au  sujet  de  VEsprit  des  Lois. 

1749.  —  llelvetius  maître  d'hôtel  de  la  Reine. 

1751,   17  août.  —  Son    mariage   avec   1M"«  Anne-Catherine  de 

Ligniville  d'.\ulricourt. 
1755.  —  .Mort  de  Jean  Claude  Adrien  Ilelvetius,  médecin  de  la 

Reine  Marie  Leczinska,  piVe  d'IIelvetius. 
1757,  5  janvier.  —  .\ltentat  de  Damiens,  contre  le  roi  Louis  XV. 

1757.  —  Déclaration  royale  portant  la  peine  de  mort  contre  les 

auteurs  d'écrits  hostiles  à  la  religion. 

1758,  12  mai.  —  Privilège  du   roi   pour  l'impression  du  livre 

de  l'Esprit. 

—  27  mai.  —  .Approbation  du  censeur  Jean  Pierre  Tercier. 

—  juin. —  Ilelvetius  distribue  à  ses  amis  les  premiers  tirages 

du  livre  de  l'Esprit. 

—  29  juin.  —  Helvetius,  à  Voré,  reçoit  la  lettre  de  de  Males- 

herbes,   directeur  de    la  librairie,  auquel  l'inspecteur 
Salley  avait  signalé  la  «  singularité  »  du  livre  de  l'Esprit. 
30  juin.  —  Helvetius  part  h  Paris. 

—  2  juillet.  —  Lettre  du  Père  Plesse  à  Helvetius.' 

—  4  juillet.  —  Lettre  explicative  d'Helvelius  à   de  Males- 

berbcs. 

—  15  juillet.  —  Le  livre  de  l'Esprit  rstrépamlu  dans  le  com- 

merce. 


56  APPENDICE 

1758.     6  août. —  Lettre  de  l'a  vocal  général  au  l'.iili'infnt.l()ly  de 
Fli'ury,  dénonçant  à  de  Malesherbes  lu  livre  de  l'Espril. 

—  10  août.  —  Arrêt  du  Conseil  d'État  révoquant  le  privilège 

du  12  mai. 

—  vers  le  15  août.  —  1''"  rétractation  d'ilelvetius,  sous  forme 

do  lettre  au  l'ère  Plesse. 

—  18  aoât.  —  Lettre  d'Ilelvetius  à  de  Malesherbes  annon- 

çant cette  rétractation. 

—  29  aoûtt  —  Lettre  de  Joly  de    Fleury  à   de  Malesherbes 

réprouvant  l'imprécision  de  la  rétractation  d'Ilelvetius. 
--v«rs  le  30  août.—  2'^  rétractation  d'Ilelvetius. 

—  1""  septembre.  —  Le  livre  de  l'Esprit  est  déféré  à  la  Faculté 

du  Théologie. 

—  3  septembre.  —  1"^  lettre  d'Helvctiiis  à  Collin. 

—  septembre.  —  Le  Journal  de  Trévoux  iji'suite),  condamne 

lu  liure  de  l'Esprit. 

—  septembre,  reçue  le  27.  —  2'  lettre  d'Helvetius  à  Collin. 

—  12  novembre-  —  Les  Nouvelles  ecclésiastiques  (Janséniste), 

condamnent  le  livi'e  de  l'Esprit. 

—  22  novembre.  —  Mandement   de   l'archevêque  de  Paris, 

Christophe    de  lîeaumont,   condamnant   le    livre    de 
l'Esprit. 

—  novembre.  —  Impression  de  1'  «  indiculus  propositionum 

extractarum   ex  libro  cui  titulus  <i  de  l'Esprit  »,  par  la 
Faculté  de  théologie. 

—  3  décembre.  —  Dépêche  ordonnant  h  M.  Gervaise,  syndic 

de  Sorhonne,  de  faire  en  sorte  que  la  Sorbonnc  n'entre 
pas  dans  une  censure  détaillée  du  livre. 

—  7  décembre.  —  Helvetius  et  sa  femme  rendent  visite  à 

(;hoiseul. 

—  9  décembre.  —  Lettre  rassurante  de  Choiseni  à  Helvetius. 

—  12  décembre.  —  Mort  de  Madame  di-  Caligny.  tante   de 

Madame  Helvetius. 

—  décembre,  reçue  le  18-  —  3"  lettre  d'Helveliiis  à  Collin. 

—  20  décembre.  —  Lettre  du  (Cardinal  l'assionei  à  Helvetius. 

—  fin  décembre.  —  Helvetius  envoie   à  Chauvclin,  chanoine 

du  .Noli-u-l)ame  et  conseiller  au  Parlement,  l.t  Ipltre  du 
cardinal  l'assionei. 


APPENDICE  57 

1759.  10  janvier  —  Dépêche  au  procureur  g(!n<?ral,  Joly  de 
l''liMiiy,  lui  enjoignant  d'agir  avec  circonspection  dans 
l.'i  [)Oursuite  du  livre  de  l'Esprit. 

—  11   janvier.    —  Apn'^s   examen    de    théologiens,    les   car- 

dinaux   inquisiteurs  généraux  donnent  leur    avis  sur 
le  livre  de  l'Espril. 

—  21    janvier.  —  3"  rélrataction   d'ilelvelius,    adressée  au 

Parlement. 

—  23  janvier.  —  F^e  livre  de  l'Esprit  est  déféré  au  Parlement  ; 

des  commissaires  sont  nommés  pour  l'examiner. 

—  31  janvier.  —  liref  du  pape  Clément  Xlll  condamnant  le 

livre  de  l'Esprit. 

—  Janvier.  —  Helvetius  doit  se  défaire  de  sa  charge  de  maftre 

d'hôtel  de  la  Heine. 

—  6  février.  —  ArnU  du  Parlement  portant  condamnation  du 

livre  de  l'Esprit 

—  10  février.  —  Le  livre  de  l'Esprit  est  lacéré  et  hrillé  nu 

pied  du  grand  escalier  du  Palais. 

—  9  avril.  —  Censure  de  la  Faculté  de  théologie  condamnant 

le  livre  de  l'Esprit. 

—  août.  —  Madame  Helvetius  intervient  auprès  de  de  Males- 

herbes    pour  faire  cesser   les   calomnies  du  Journal 
Chrétien. 

—  septembre,  reçue  le  29.  —  4"  lettre  d' Helvetius  à  Collin. 

—  Premiers  jours  d'octobre.  —  ô"  lettre  d'Helvetius  à  Collin. 

—  10  octobre.  —  Ivcttre  du  Père  Plesse  à  Madame  de  Scieux. 

—  15  décembre.  —  6*  lettre  d'Helvetius  à  Collin. 

1761.  10  février.  —  Lettre  du  lecteur  de  la  Heine  de  Suède  à 
Helvetius. 

—  février-mars.  -  7"  lettre  d'Helvetius  à  Collin,  accompa- 

gnant l'envoi  d'un  extrait  de  la  lettre  précédente. 
1771.  26  décembre.  —  Mort  d'Helvetius. 

M.  J. 


o8 


TABLK  DES  GRAVURES 


1 .  Portrait  d'ilelvelius,  gravé  chez  Auguste  de  Saint-Aubin,  d'a- 

près Van-Loo. 

2.  Portrait  de  Madame  llelvetius.  d'après  une  miniature  de  la 

collection  Alfred  Dutens. 

3.  Es  libris  d'Helvetius  père. 

4.  Ex  libris  de  Collin. 

5.  Enveloppe  d'une  lettre  d'Helvetius  à  Collin  (lettre  du  3  sep- 

tembre 1738),  avec  le  cachet  aux  armes  d'Helvetius. 

6.  Autographe  d'Helvetius  (lettre  de  fln  septembre  17.j8). 

7.  Lettre  autographe  du  Père  Plesse. 

8   Autographe  d'Helvetius  (lettre  du  13  déceml}r£.1759). 


B  Jusselin,  Ifeurice 
204.6  Helvetius  et  Madame 

J87  Pompadour 
cop.2 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 


UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


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